Yatta, la ville punie des terroristes de Tel Aviv

entréeareaALe long de la route israélienne, deux de ces traditionnels panneaux rouges que l’on croise un peu partout en Cisjordanie et qui semblent vouloir intimider et décourager tout visiteur: «Attention, cette route mène à la zone A, sous contrôle de l’autorité palestinienne. L’entrée pour les citoyens israéliens est interdite, dangereuse pour votre vie et contre les lois israéliennes», avertissent-ils. Entre les deux, la route de terre qui se dirige vers Yatta, dont on aperçoit au loin les habitations blanches, est bloquée par un amas de gravats.

Abed, notre chauffeur et habitant de la ville, ralentit et scrute les environs jusqu’à trouver ce qu’il cherche. Quelques mètres plus loin, on aperçoit les traces de nombreuses voitures qui se sont frayées un chemin de traverse, escaladant tant bien que mal la bordure de la route. Si la voie est bloquée, il suffit d’en faire un autre! Abed s’engage au même endroit. On patine, on recule, puis on passe le monticule récalcitrant. Après quelques secousses, on reprend le tracé de la route, ni vu ni connu. L’entrée a été forcée, une pratique courante dans ce coin désertique où les voitures peuvent se faufiler un peu partout. Mais Abed rage. «Pourquoi des milliers de personnes doivent payer pour ce que fait une seule?»

Le 8 juin dernier, deux Palestiniens tiraient sur la foule à Tel Aviv, faisant 4 morts et 5 blessés. Ils étaient originaires de cette ville, Yatta, environ 70’000 habitants au sud de la Cisjordanie, non loin d’Hébron et à l’écart des routes touristiques. Si depuis le mois d’octobre, de nombreuses agressions au couteau ont été menées par des jeunes palestiniens contre des soldats israéliens en Cisjordanie (les Palestiniens terminant le plus souvent tués), il y avait longtemps qu’une attaque par balle n’avait pas été perpétrée en Israël. Peu après l’attentat, survenu en plein Ramadan, l’Etat hébreu suspendait des milliers de permis habituellement accordés à cette période pour permettre au musulmans de se rendre à Jérusalem. Par ailleurs, la ville de Yatta, ainsi que celle, voisine, d’Hébron, étaient bouclées par l’armée israélienne, entravant les déplacements et le commerce.

Vers la fin juillet, presque deux mois plus tard, elles en subissaient encore les conséquences, à l’image du barrage contourné par Abed. Ces mesures sont «assimilables à une punition collective», déclarait le haut commissaire aux droits humains des Nations Unies Zeid Ra’ad al-Hussein peu après l’attaque. «Elles punissent non pas les auteurs du crime mais des centaines, voir des milliers de Palestiniens innocents» et «ne vont faire qu’augmenter le sentiment d’injustice et la frustration ressentie par les Palestiniens en ces temps très tendus», ajoutait-il.«Avec cela, encore plus de jeunes vont mener des attaques au couteau contre des soldats et se feront tuer!», trépigne Abed, comme en écho aux propos du haut commissaire.

Quelques jours plus tard, ce sont les maisons des familles des assaillants qui seront détruites, avec l’aval de la Cour suprême israélienne. Une autre forme de punition devenue routine en ces terres, malgré les condamnations notamment de l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem, qui qualifie la pratique de «revanche avalisée par la justice (court-sanctioned revenge) pratiquée sur des membres de la famille qui n’ont pas commis de crimes, assimilable à une punition collective et illégale au regard du droit international».

Malgré son coup de gueule, Abed retrouve vite son sens de l’humour et sa bonne humeur habituelle. «Ca ne sert à rien d’être triste, il faut vivre, vivre», rigole-t-il alors que nous arrivons à la hauteur des premières maisons de Yatta et que les gamins qui utilisent la rue comme terrain de jeu s’écartent pour nous laisser passer. Lui, justement, a des projets pour sa ville. Il est en train de construire un petit hôtel pour accueillir des visiteurs dans ce farwest palestinien où pour le moment nous sommes à peu près les seules têtes étrangères. Un projet ambitieux, mais auquel il veut croire, à l’image de tous ces Palestiniens qui, malgré l’occupation et loin du terrorisme, ont fait de l’accueil leur culture.

Il nous emmène ainsi découvrir l’endroit, une belle maison de deux étages encore en chantier en bordure de la cité. «Ici il y aura trois chambres, là la cuisine, ici le salon où tout le monde pourra se réunir. Je veux aussi mettre des bougainvilliers pour décorer», explique-t-il en nous emmenant sur le balcon avec vue plongeante sur les collines du sud. L’incident de la route est vite oublié.

«Where there are walls there are holes» (là où il y a des murs il y a des trous); résumait un ami activiste palestinien il y a peu. L’oppression semble d’ailleurs parfois susciter d’intéressants élans de créativité. Quelques jours plus tôt, l’agence de presse locale Maannews relatait ainsi comment un Palestinien avait mis à disposition sa machine de chantier pour soulever les voitures au dessus d’un barrage routier, quelque part en Cisjordanie. Au nez et à la barbe des israéliens.

Si les blocages de route impactent une partie importante de la population, on leur trouve aussi parfois des solutions. L’incompréhension et le sentiment d’injustice, en revanche, subsistent, et à de nombreux niveaux. «Les deux assaillants de Tel Aviv sont en prison, ils ne sont pas morts, alors que de nombreux jeunes palestiniens ont été tués sur simple soupçon d’avoir commis une attaque au couteau!», ajoutait ce même ami.

Notes:

La plupart des blocages des routes menant à Hébron et Yatta ont été levés fin juillet.

Le ministre de la défense Avigdor Lieberman vient d’annoncer une nouvelle politique de la « carotte et du bâton ». Dans la droite ligne des punitions collectives qui se pratiquent déjà, elle vise à « punir plus durement les familles et villages d’où sont issus des terroristes et à accorder des bénéfices économiques aux régions qui n’ont pas produit de terroristes » (Jerusalem Post). Voir également Libération

Pas autorisés à recevoir un abri humanitaire

ruines1Quelques tas de taule légère pliée à terre, des matelas et autres meubles évacués à la hâte et restés pêle-mêle sur le sol. Ici et là le logo de l’Union européenne… On attendait la tempête à Susiya (voir post précédent), mais c’est finalement à Um al Kheir, un village bédouin d’une vingtaine de tentes situé à quelques kilomètres de distance, qu’elle a éclaté. Des ruines, c’est ce qui reste des 5 habitations précaires qui abritaient, selon la communauté, 27 personnes au total dont 16 enfants. Les bulldozers sont venus tôt le matin, accompagnés de l’armée israélienne, pour détruire les frêles structures considérées comme illégales faute d’avoir été érigées avec un permis de construire.

Pas de permis de construire, toujours le même problème. Ces mêmes permis que pratiquement aucun Palestinien de la zone C (zone représentant environ 60% de la Cisjordanie et placée sous contrôle israélien après les accords d’Oslo, mais qui devait progressivement passer à l’autorité palestinienne pour la création d’un Etat palestinien) n’obtient jamais, pas même pour se construire un abri de fortune grâce à l’aide humanitaire. Trois des habitations détruites étaient en effet des structures humanitaires préfabriquées fournies grâce à l’aide de l’UE suite à une autre démolition, en avril dernier. Il fallait bien redonner un toit aux villageois.

A quelques mètres à peine, juste de l’autre côté d’un grillage et inhabituellement proche, la colonie israélienne de Carmel se porte pour sa part très bien. Maisons en dur, raccordement à l’électricité et à l’eau et jolie végétation décorative.

A gauche, une des maisons avant sa destruction. En arrière plan, la colonie israélienne de Carmel.

A gauche, une des maisons avant sa destruction. En arrière plan, la colonie israélienne de Carmel.

Plusieurs organisations humanitaires et militantes ainsi que la télévision palestinienne sont déjà sur place pour constater les dégâts. Les habitants, eux, sont rassemblés à l’abri du soleil, les femmes d’un coté, les hommes de l’autre, à discuter des événements. Seuls les enfants, tout excités par la présence de tant de monde, se pressent autour des ruines et posent pour la photo. C’est qu’à Um al Kheir, ce n’est pas la première fois que les villageois voient leur maisons terrassées. Eid Suleiman, l’un des habitants, explique ainsi que des destructions ont déjà eu lieu 8 fois. «La semaine dernière, des membres de Regavim sont venus dans le village pour prendre des photos et filmer en particulier les constructions financées par l’Union européenne. Depuis je savais que cela allait arriver!», poursuit-il.

Des enfants qui observent les ruines d'une maison.

Des enfants qui observent les ruines d’une maison.

Se présentant comme un ONG, Regavim est une organisation israélienne d’extrême droite qui se livre à une certaine distorsion de la réalité. Pour elle, en ces terres, les colons ne sont pas les Israéliens mais les Palestiniens, qui tenteraient de s’approprier illégalement des terres appartenant à Israël. Que l’ONU et la majorité de la communauté internationale considèrent au contraire les colonies israélienne comme illégales en vertu du droit international ne semble pas la troubler. Elle se consacre ainsi à documenter les «constructions illégales palestiniennes» pour les signaler auprès des autorités israéliennes et dénonce en particulier le financement par des «organisations étrangères comme l’Union européenne» d’habitations palestiniennes (généralement des abris humanitaires tels que ceux d’ Um al Kheir) qui seraient destinées à grappiller de plus en plus de territoire israélien. Peu après les événements, l’organisation félicitait d’ailleurs l’administration civile israélienne pour avoir «démoli 5 bâtiments européens illégaux dans la région, juste après que Regavim les ait signalés». Et d’ajouter que «Regavim continuera à faire tout ce qui est en son pouvoir pour assurer une sortie rapide de l’Union européenne d’Israël».

A voir le contraste entre les piètres constructions palestiniennes encore debout et la solide colonie voisine, l’absurdité de ce discours est particulièrement frappante. Comme si de par leur précarité, les constructions voulaient rappeler que la réalité est tout autre. En effet, selon les chiffres du Bureau des nations unies de la coordination des affaires humanitaires UNOCHA, «70% de la zone C est contrôlée par les colonies et tout développement palestinien y est exclu. Les constructions palestiniennes sont fortement restreintes sur 29% de la zone C et seul 1% de cette zone est prévue pour le développement palestinien».

Regavim vise particulièrement les structures soutenues par l'UE.

Regavim vise particulièrement les structures soutenues par l’UE.

L’organisation onusienne rappelle en outre que les destructions d’habitations palestiniennes ainsi que de structures humanitaires qui leurs sont destinées a drastiquement augmenté en 2016 dans l’ensemble de la Cisjordanie avec, dans les 4 premiers mois de l’année, déjà bien plus de structures détruites que sur l’ensemble de l’année 2015.

Pour Eid Suleiman, les choses sont claires: «Ce sont les colons qui ont fait pression sur l’administration civile israélienne pour que les ordres de démolition soient mis en œuvre, et celle-ci s’exécute!» Aujourd’hui, les membres de Regavim étaient d’ailleurs présents pour filmer les démolitions, nous raconte-t-il. «Cet acte est clairement politique et n’a rien a voir avec des questions de planification ou de permis de construire. Il s’agit d’une politique plus générale qui vise à vider la région de sa population palestinienne. La même chose se passe dans la vallée du Jourdain», renchérit un activiste de l’organisation israélienne Ta’ayush qui s’inquiète de l’accélération de la pression mise sur les Palestiniens.

A la sortie du village, nous rejoignons la route principale. Au bout de quelques minutes, un croisement. À droite, le panneau indique Kiryat arba (colonie israélienne aux abords d’Hébron) et à gauche, Beer-Sheva, la porte israélienne du désert du Neguev. Aucune mention des villes palestiniennes d’Hébron, 200’000 habitants et Yatta 70’000 habitants, qui pourtant sont toutes proches. Selon le panneau indicateur, c’est comme si elles n’existaient pas.

Susiya, ou le calme avant la tempête

Un buisson de thym.

Un buisson de thym.

Autour de nous, un paysage de collines arides, dont la végétation trahit les limites toutes proches du désert du Néguev, à quelques kilomètres au sud. Des buissons qui ressemblent à des grillages, des restes de fleurs sèches aux piquants agressifs, des mottes d’herbes cassantes jaunies au soleil. Et un peu partout, des nids de thym qui projettent leur puissant arôme dans l’air environnant Ce même thym (zatar en arabe) utilisé pour le savoureux thé si sucré consommé dans toute la région.

un mouton aux prises avec des fleurs épineuses.

un mouton aux prises avec des fleurs épineuses.

Sous le soleil cuisant, on flâne en attendant que les moutons d’Ahmad, le berger Palestinien que nous accompagnons, soient repus. Dans le silence, seule leur mastication enthousiaste provoque un léger ronronnement. Même la large route israélienne goudronnée, juste à côté, semble étrangement vide. Ahmad tente de capter de la musique à la radio palestinienne avec son téléphone. Parfois il faut le tendre vers le haut pour éviter les interférences. Parfois, les rythmes orientaux traditionnels s’aventurent, plus clairement, hors de la petite boite noire, et percent courageusement le silence.

Ahmad au bord de la route israélienne déserte

Ahmad au bord de la route israélienne déserte

« Susyia, c’est bientot fini ! » s’exclame-t-il soudain. Susyia, c’est son village, un groupe de tentes à quelques mètres à peine, de l’autre coté de la route. Des habitations de fortune menacées de destruction par les autorités israéliennes, faute d’avoir été construites avec une autorisation. Le village se situe en effet en zone C, cette zone placée sous contrôle militaire et administratif israélien suite aux accords d’Oslo de 1993 (mais qui devait progressivement passer sous contrôle Palestinien) et où les Palestiniens n’obtiennent pratiquement jamais d’autorisation de construire (raison pour laquelle ils se contentent de tentes), d’accès à l’eau courante ou au réseau électrique. Une règle qui ne s’applique toutefois pas à tout le monde, comme le rappellent, un peu plus loin, les solides constructions de la colonie israélienne de Susya, qui a pris le même nom que la communauté d’Ahmad.

Les abris précaires de Susiya. Derrière, la colonie de Susya.

Les abris précaires de Susiya. Derrière, la colonie de Susya.

Il y a un an, missions diplomatiques, organisations internationales et autres militants se pressaient dans ce hameau, devenu symbole de la politique israélienne de colonisation de la Cisjoranie. Tous les villages voisins ont en effet la même apparence, les mêmes difficultés, et sont eux aussi menacés de destruction, entière ou partielle. La Cour suprême, qui devait se prononcer sur la question de la démolition du village, avait alors reporté sa décision. Bientôt, elle devrait enfin statuer, alors que l’attention internationale semble retombée.

Habitation à Susiya.

Habitation à Susiya.

Malgré l’incertitude quant à l’avenir, Ahmad semble étrangement calme et revient vite à la recherche de la meilleure station radio. S’il est inquiet, cela ne transparaît pas. L’habitude de cette vie précaire où tout peut être perdu du jour au lendemain? Ou plutôt l’absence de raisons de s’inquiéter face à des événements sur lesquels on a pas de contrôle? Ici, c’est Insh’Allah, …si Dieu le veut. Comme si les hommes s’étaient résignés, non pas face à l’occupation et ses injustices, mais face à une force qui les dépasse, des événements qu’ils ne contrôlent pas.

Ainsi, la vie tranquille de berger continue, jour après jour. Parce qu’il faut bien continuer à vivre. Si le village est détruit, la population reconstruira probablement. Elle l’a déjà fait par le passé. Et la bataille continuera. Mais pas question de quitter ces terres sur lesquelles elle vit de longue date. Autrefois dans des grottes, selon la tradition troglodyte de la région, aujourd’hui dans des habitations de fortune, après que les grottes elles-mêmes aient été détruites.

Habitation à Susiya.

Habitation à Susiya.

On se déplace progressivement au rythme de l’appétit des moutons, parfois forcés de s’asseoir sur des pierres pour supporter la fatigue provoquée par la chaleur. D’une voix assurée, Ahmad dirige ses bêtes. Il siffle, racle la gorge, lance des cris qui semblent tous avoir leur signification. En tout cas, les animaux laineux comprennent. Le temps semble s’être arrêté. Malgré la chaleur et le contexte, on ressent presque quelque chose d’apaisant.

Soudain, un joggeur apparaît au loin sur la route. Colon? Soldat? En tout cas, le nouveau venu ne semble pas du goût de quatre chiens errants, qui se ruent sur lui. De loin, on ne voit pas s’il y a eu morsure, mais Ahmad, qui observe la scène, semble inquiet. « Mushkela, mushkela ! », répète-t-il. « Problèmes » en arabe. Avant d’ajouter: « Ce chien est fou ! » Avec son troupeau, il préfère s’éloigner.

Au loin, les habitations de Yatta.

Au loin, les habitations de Yatta.

Alors que les collines prennent une couleur plus orangée et que la chaleur décline enfin un peu, nous reprenons la flânerie. Au loin, les habitations de Yatta, le centre urbain palestinien le plus proche, étendue de petits cubes blancs entrecoupés de flèches qui s’élancent vers le ciel. Les différentes mosquées de la ville. Un autre joggeur s’approche, apparemment un soldat qui a fini sa journée de service. Il échange des salutations avec Ahmad. Alors qu’un chien semble à nouveau se faire menaçant, le berger s’empresse de lui jeter une pierre pour le faire fuir. « Merci beaucoup ! », répond le coureur en hébreu. Comme si le paysage et sa sérénité imposaient, le temps d’un instant, aux acteurs du conflit d’oublier celui-ci pour redevenir des voisins solidaires.

P1050933Pourtant il est bien présent, ce conflit. Bientôt, le sort du village Palestinien sera décidé à Jérusalem, une ville ou les principaux intéressés ne peuvent habituellement pas se rendre faute d’autorisation. Et si le recours des villageois n’est pas admis, le soldat pourrait se retrouver à exécuter les ordres : détruire la maison du Palestinien. Le bon voisinage par ici, c’est difficile. On le comprend assez rapidement.

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Ce texte a été écrit avant l’audience de la Cour suprême du premier aout, au cours de laquelle la décision sur le sort du village a été reportée de quelques semaines. Celui-ci est toujours menacé de destruction.

Plus d’informations sur le site de Rabbis for human rights, l’organisation israélienne qui défend le cas de Susiya auprès de la Cour suprême.

De nombreux articles sont également paru dans la presse internationale en 2015 sur le cas de Susiya. Voir notamment Le Monde, BBC.

 

Jérusalem, trois ans plus tard…

P1020007Une échoppe de café, une autre de jus de fruits ou de pâtisseries arabes toutes plus mielleuses les unes que les autres, une autre encore remplie de vêtements suspendus jusqu’au plafond. Des jeux d’échecs, des ustensiles en aluminium, services à thé, articles de pharmacie, bijoux, tissus, dromadaires en peluche et surtout, toutes sortes de figurines et symboles religieux. Sous les arcades en pierre, des hommes agglutinés, parfois sur des tabourets, parfois avec une shisha, qui s’abritent du soleil tapant. Après trois ans, je suis de retour à Jérusalem. Jérusalem la mystérieuse, l’envoûtante, la magnifique, la conflictuelle. Rien de tel qu’une immersion dans les rues de sa vieille ville pour retrouver tous les contrastes de cette terre qui, selon certains, serait sainte.

Des groupes de touristes plus ou moins rougis par le soleil ont osé s’aventurer jusque dans le souk arabe. A les voir déambuler ou traîner leur valise à roulettes qui claquent et bondissent sur les pavés de pierre qui semblent avoir mille ans, on se rappelle du fameux «syndrome de Jérusalem» évoqué dans les pages du guide, ce syndrome qui rendrait les gens fous, fous de Dieu. Combien en seront atteints? «Tous les ans, des milliers de touristes affluent à Jérusalem pour suivre les traces des prophètes et certains rentrent chez eux en pensant qu’ils sont ces prophètes. Le syndrome, médicalement reconnu, se manifeste par un élan mystique et une empathie excessive avec les lieux saints, qui entraîne une identification avec des personnages de la Bible ou l’assurance que l’Apocalypse est proche», peut-on lire. Dans les années 30, la maladie aurait été découverte par un éminent psychiatre de la cité soignant une Anglaise persuadée que le retour du Christ était imminent. Pour accueillir le Messie, elle escaladait régulièrement le mont Scopus, une tasse de thé à la main. Un hôpital psychiatrique de la ville serait même habitué de ce type de patients.

Dans cette ville sainte aux milles églises, mosquées et synagogues, sanctuaire et lieu de déchirement des religions monothéistes, le mélange est d’ailleurs frappant. Femmes arabes voilées de la tête aux pieds, juives aux cheveux, coudes et genoux couverts eux aussi, palestiniennes aux noirs cheveux déployés sur les épaules, touristes en shorts décontractés, juifs portant la kippa, les papillotes, et toutes sortes de chapeaux permettant d’identifier leur tradition religieuse, pélerins chrétiens en quête de sérénité. Tous semblent cohabiter. Seule la présence un peu partout de jeunes militaires armés vient trahir la réalité conflictuelle du lieu. Après trois ans, je m’apprête justement à m’y replonger.

Résister à l’occupation

Photo de la manifestationSituée au cœur des territoires occupés, Hébron constitue l’un des épicentres du conflit israélo-palestinien. Dans cette ville divisée en deux cohabitent une majorité de population palestinienne et une minorité de colons israéliens, qui revendiquent l’endroit en raison de la présence du tombeau d’Abraham, second lieu saint du judaïsme. Ouvertement soutenue par l’Etat d’Israël, leur présence, contraire au droit international, s’accompagne de nombreuses violations des droits humains. 

Vingt arrestations et plusieurs menaces de mort. C’est ce qu’il en coûte à qui décide de dénoncer l’occupation israélienne des territoires palestiniens. C’est du moins le cas pour Issa Amro, qui a fondé Youth Against Settlements (YAS, Jeunesse contre la colonisationavec d’autres jeunes Palestiniens d’Hébron. Basée à quelques mètres de l’une des quatre colonies israéliennes implantées au cœur de la cité, l’organisation, qui se définit comme un « groupe militant cherchant à mettre un terme à la colonisation israélienne de la Palestine à travers la lutte populaire non violente et la désobéissance civile », fait office de lieu de rencontre et d’animation dans ce quartier parmi les plus conflictuels de la ville, ainsi que de base pour l’organisation d’actions politiques non-violentes.

«No peace with settlements» (Pas de paix avec la colonisation) proclame la banderole brandie ce jour-là par plusieurs des militants devant un bâtiment qui pourrait bien se transformer en une nouvelle colonie israélienne au cœur d’Hébron. Occupé en 2007 par des colons, puis évacué de force en 2008 dans l’attente d’une décision des plus hautes instances judiciaires israéliennes, il devrait prochainement faire l’objet d’un verdict définitif. Une colonie de plus dans cet endroit stratégique situé au sein d’un quartier palestinien représenterait un pas significatif dans la colonisation progressive de la cité, d’où la manifestation d’aujourd’hui. Depuis l’établissement de la colonie de Kiryat Arba aux abords de la ville au lendemain de la guerre des Six jours en 1967, et malgré l’illégalité de toutes les colonies au regard du droit international, le nombre de colons n’a en effet cessé d’augmenter, amenant avec elle son lot de discriminations, d’abus et de violences à l’égard de la population palestinienne, et contraignant beaucoup de personnes au déplacement forcé.

Restrictions et harcèlement

Colon dans une rue d'Hébron interdite aux palestiniens«Nous n’avons rien contre le fait que des juifs habitent ici, mais pas s’ils nous chassent de nos maisons et arrêtent nos enfants!», affirment les militants de YAS. Ils proviennent pour la plupart de «H2», la partie de la ville restée sous contrôle militaire israélien suite au protocole d’Hébron de 1997, alors que la majorité passait sous autorité palestinienne. Ici, trente mille Palestiniens cohabitent avec cinq cents colons placés sous la protection de mille cinq cents soldats de Tsahal. Ils voient leur quotidien marqué par d’innombrables restrictions et harcèlements. Pour des raisons de «sécurité», plus de mille huit cents commerces de la zone ont été fermés1, et les environs immédiats des colonies sont interdits aux Palestiniens, aussi bien à pied qu’en véhicule. «Des mesures qui seront également prises aux abords d’une éventuelle nouvelle colonie», explique l’un des manifestants présents ce jour-là. Soumis à la loi martiale, alors que les colons sont soumis à la loi civile, régime discriminatoire que beaucoup qualifient d’«apartheid», les Palestiniens de la zone font en outre l’objet de fréquentes violences de la part des colons.

Agir

Face à l’injustice, les jeunes de YAS ont décidé de ne pas rester les bras croisés. Outre des manifestations comme celle d’aujourd’hui, ils organisent des ateliers vidéo pour apprendre aux habitants à documenter les violations des droits humains dont ils sont victimes, fournissent des conseils aux familles ou donnent des cours d’hébreu pour permettre aux mères de comprendre les soldats qui font irruption dans leur maison en pleine nuit. «Nous voulons lutter contre le sentiment d’isolement des habitants, leur faire sentir qu’ils ne sont pas seuls», explique l’un d’eux. Le dernier projet de l’organisation, c’est la rénovation d’une habitation pour en faire un jardin d’enfants, qui contribuera à ramener de la vie dans un quartier déserté par beaucoup de ses habitants. L’armée et les colons sont venus plusieurs fois tenter d’interrompre les travaux, mais les volontaires n’ont pas abandonné.

Arrestations arbitraires

Photo d'Issa Amro détenu par les forces israéliennes«Les habitants ont parfois peur d’approcher notre organisation par crainte de la répression de l’armée et de la police israéliennes», explique Issa Amro, qui nous confie du reste avoir été convié à se rendre à la police suite à la manifestation de ce jour. «Probablement une nouvelle arrestation», commente-t-il, presque blasé tant cela est devenu pour lui une habitude. Parmi les membres de YAS, rares sont ceux qui n’ont pas été arrêtés une ou plusieurs fois, souvent sans raison ou sur la base d’accusations sans fondement. D’une durée de quelques heures à quelques jours, voire plus, ces arrestations sont vécues comme un véritable harcèlement. «L’un des militants a cessé de venir au centre car il craignait d’être arrêté et de ne pouvoir assister à son mariage qui doit avoir lieu dans deux mois!», raconte Issa. Un exemple qui illustre la menace permanente qui plane sur la tête des militants. «En général, les arrestations sont effectuées pour faire plaisir aux colons», estime Issa, qui considère que les personnes qui dénoncent la situation à Hébron sont particulièrement visées.

L’intimidation va même parfois plus loin. En juillet, un individu non identifié a tiré à balles réelles en direction de plusieurs membres de YAS assis devant leur centre. «Depuis, beaucoup ont cessé de venir par peur pour leur sécurité. Quand on demande la protection de la police, on n’obtient aucun résultat. Les policiers m’ont d’ailleurs conseillé de quitter la zone car ils ne peuvent pas me protéger!», explique Issa. Selon les chiffres fournis par le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), 90% des plaintes déposées par des Palestiniens pour violences de la part des colons en Cisjordanie sont en effet classées sans suite, si bien que beaucoup ne se donnent même plus la peine de porter plainte.

En août 2013, plusieurs rapporteurs spéciaux des Nations unies exposaient leurs profondes préoccupations à propos de la situation des droits humains dans les territoires occupés. Ils dénonçaient le «haut degré de complicité de l’armée israélienne face à la violence des colons contre la population palestinienne» et en particulier la situation de Issa Amro, victime selon eux d’un «schéma de harcèlement». «Cela représente un petit pas, mais nous avons besoin de plus de soutien politique et de pression sur Israël de la part de la communauté internationale», estime le concerné.

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Pour plus d’informations sur la potentielle nouvelle colonie au coeur d’Hébron, voir ici

Voir également l’excellent documentaire « Voyage dans une guerre invisible » réalisé par deux journalistes rencontrés sur place et diffusé sur Canal+ à propos de la situation à Hébron et le thème de la colonisation des Territoires palestiniens en général.

Ma’Salaam Khalil !

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Hebron / Al Khalil by night

« Marhaba, smell the jasmine and taste the olives, Welcome to Palestine ! » (Bonjour, sentez le jasmin et goûtez les olives, Bienvenue en Palestine!) avait l’habitude de me souhaiter mon téléphone portable alors que j’entrais dans les territoires palestiniens, le plus souvent à la hauteur de Bethléem, où le mur de séparation, imposante masse de béton de plusieurs mètres de haut, fend le paysage de part en part. Rien de tel vendredi passé lorsque j’ai allumé mon téléphone peu après l’atterrissage de mon avion à Zürich-Kloten. Ça y est, cette fois je suis de retour et bien de retour. A l’image de ce simple message téléphonique, ce qui me manquera le plus en Palestine, c’est sans doute sa population si chaleureuse, contrastant aussi bien avec l’image que l’on peut souvent en avoir de l’extérieur qu’avec la violence et l’injustice qu’elle subit depuis de nombreuses années. 

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Dans les rues d’Hébron le 22 septembre 2013 (photo par Dominik Wach)

A l’heure ou j’écris ces lignes, Hébron (Al Khalil en arabe), la ville où j’ai passé ces derniers mois, est d’ailleurs à feu et à sang. La présence de milliers de colons dans la cité à l’occasion de la fête juive du Sukkot, pénétrant illégalement par dizaines et avec la protection de l’armée israélienne dans les zones sous contrôle de l’Autorité palestinienne a en effet été vécu comme une provocation par les habitants, conduisant à des émeutes qui durent depuis plusieurs jours. Dimanche dernier, un soldat israélien posté devant une maison palestinienne envahie illégalement pour y héberger des troupes israéliennes était abattu par un tireur non-identifié, engendrant une répression généralisée et sans précédent depuis la seconde intifada: Couvre-feu dans de larges parties de la ville, émeutes, nombreux blessés et arrestations de palestiniens par dizaines. Ce que la plupart des médias se contentaient pourtant de rapporter, c’est qu’un soldat israélien avait été tué par un terroriste palestinien, sans grande analyse ou contexte. Une version véhiculant une nouvelle fois l’image d’un Etat d’Israël attaqué et victime du terrorisme, plutôt que celle d’un Etat envahisseur soutenant depuis des dizaines d’années une population illégalement établie en Cisjordanie, en violation du droit international et de multiples résolutions de l’ONU. 

Il y a quelques jours encore, j’étais dans cette même ville, à dire au revoir à des gens qui sont devenus un peu comme ma famille. A boire du thé et du café avec les marchands du souk, fumer le narguilé au camp de réfugiés d’Al Arrub, ou simplement discuter de tout et de rien avec les activistes de Youth Against Settlements en admirant la vue sur la ville depuis la colline de Tel Rumeida. « Il y a quelque chose de spécial ici à Hébron, quand un étranger vient une fois, il ne cesse ensuite plus de revenir ! » me confiait Jamal, un marchand du souk à qui je rendais visite  En seulement 5 mois je me suis en effet sentie étrangement à la maison, ici à Hébron, malgré tout ce que la situation peut avoir de dur et de choquant. Alors que la ville semble plongée dans le chaos, je repense aux derniers moments passés avec ses habitants et au message que toutes et tous ne cessaient de me dire de transmettre: « Nous ne sommes pas des terroristes et n’aspirons qu’à pouvoir vivre libres, en paix et jouir de nos droits fondamentaux ! ». 

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Les rues du souk, la nuit

Jamal, celui qui prétend que je reviendrai à Hébron, il vend des sacs en cuir et de l’artisanat local, et tient boutique dans le souk depuis qu’il l’a reprise de son père il y a plusieurs années. Avec lui, je parle ce jour-là du mariage, et de comment il se passe dans la société palestinienne et en particulier ici à Hébron, ville conservatrice où souvent les mariages sont arrangés. Pour lui, impossible en effet de concevoir qu’à 32 ans je ne sois pas mariée avec une ribambelle de gamins, si bien que le sujet revient régulièrement sur le tapis, mais toujours de façon amicale. « Même si la plupart des mariages sont arrangés, nous apprenons à aimer notre femme ou notre mari » m’explique-t-il. « Au début, les partenaires sont choisi en regardant si c’est des gens bien, s’ils proviennent de bonnes familles et ont une bonne situation. Les familles se présentent l’une à l’autre, et si les fiancés se plaisent, alors l’engagement est pris. » « On demande tout de même leur avis au fiancés ! » s’empresse-t-il de préciser. « Pour rien au monde je ne voudrais d’autre femme que la mienne. Nous n’avons besoin que d’une seule femme, c’est bien comme ça, nous apprenons à l’aimer, et ensuite nous n’allons pas voir ailleurs » poursuit-il, évoquant sans doute les nombreux divorces, séparations et remariages dans la société occidentale, dont le mode de fonctionnement ne semble pas le convaincre. « Si l’on n’a pas de « bonne situation », on ne peut parfois pas se marier par manque d’argent ! » lui fais-je remarquer, pour nuancer un peu le tableau idéal qu’il me dépeint, en particulier dans une société où le taux de chômage est relativement élevé. « C’est vrai » admet-il comme à contrecœur. Mais il pense tout de même que la majorité des mariages ici sont des mariages heureux. Une vision qui n’est cependant pas toujours aussi optimiste. Plusieurs personnes m’ont ainsi déjà confié se sentir prisonnières d’une société ou le contrôle social est très fort, et où les choix de vie ne sont pas toujours aussi libres que l’on voudrait bien le dire. Ces personnes, ce sont souvent des femmes, mais pas seulement.

«  Est-ce que ton père travaille encore ? Est-ce qu’il a une assurance vieillesse ? » me demande un ami de Jamal qui partage le thé avec nous et qu’il a l’habitude de surnommer « Arafat » parce qu’il porte toujours sur sa tête le keffieh noir et blanc et ressemble à Yasser Arafat . Ici, en effet, avoir beaucoup d’enfants c’est aussi une assurance sociale, une assurance pour la vieillesse surtout. Alors comme je n’ai pas d’enfants, Arafat s’inquiète pour mon père, ce d’autant plus qu’il n’y a pas de garçon dans ma famille ! Je tente de lui expliquer ce que je sais du système Suisse et comment les personnes âgées sont traitées là-bas. Il m’écoute et me pose des questions, mais je ne semble pas vraiment le convaincre et au final, la conclusion, c’est tout de même que je devrais me marier !

Un peu plus tard, je m’arrête un moment dans l’échoppe de Nawal, qui a fondé une coopérative de femmes dont elle vent les produits d’artisanat dans le souk. Elle a notamment crée ces fameuses petites pochettes sur lesquelles on peut lire d’un côté « men can do something » et de l’autre « women can do everything ». Nawal, c’est la première et l’une des deux seules femmes qui tient boutique ici, dans un espace généralement réservé aux hommes. Mais elle ne s’en préoccupe pas et encourage d’ailleurs les femmes de son village et de son entourage à être actives. Elle me raconte ainsi comment elle a convaincu un membre influent de sa famille, de laisser sa nièce étudier l’Université de Bethléem, « L’Université d’Hébron est plus conservatrice » m’explique-t-elle. « Les jeunes, en particulier filles et garçons, se rencontrent en discutant sur facebook – beaucoup plus facile que de se rencontrer physiquement – , ensuite cela se sait, et s’il se passe quelque chose entre eux ils peuvent avoir des problèmes ». « Si cela se sait qu’une fille a eu une histoire avec un garçon, sa famille peut même parfois la tuer pour l’honneur !» me confie-t-elle, pour me montrer jusqu’où cela peut aller, même si la mesure n’est pas nécessairement toujours aussi extrême. Cela dépend des familles, qui plus que l’Etat sont celles qui font ici la loi. 

Je demande à Nawal comment va sa collègue, qui tient habituellement la boutique avec elle mais qui s’est récemment absentée. « elle est de retour à la maison, tu peux lui rendre visite ! » me dit-elle. Sa petite-fille me guide alors dans les ruelles du souk jusqu’à sa maison, une habitation de pierre typique composée de plusieurs petites salles au toit blanc en voûte, agglutinées autour d’une cour intérieure à ciel ouvert que l’on atteint en gravissant plusieurs petits escaliers de pierre. Leila m’invite dans le salon, des cousins posés sur le sol autour d’un tapis. Je discute un moment avec elle en sirotant un jus de fruits au goût artificiel, avant de repartir dans les ruelles du souk.

P1030534Je m’arrête cette fois chez Mohamed, qui tient sa minuscule boutique au milieu d’un passage un peu sombre surmonté d’une grande arcade de pierre. Dans cette alcôve de moins de deux mètres carrés, il expose et vend son art, des paysages du désert qu’il dessine dans de petites bouteilles à l’aide de sable colorés. Un art qui se transmet dans sa famille de génération en génération. Comme à chaque fois, il m’invite à m’asseoir et me demande combien de sucre je veux dans mon thé. « Nous, les palestiniens, nous mettons beaucoup de sucre dans notre thé car notre vie, elle, n’est pas douce » a-t-il coutume de dire, grand sourire au lèvre, à sa troisième ou quatrième cuillerée dans sa propre tasse. « Avant, on pouvait se rendre en voiture à la mer librement, depuis la seconde intifada c’est devenu très mauvais », me commente-t-il. De là, nous commençons à parler du futur de la Palestine. Comment l’envisage-t-il ? « La seule solution que je vois, c’est un seul Etat où tout le monde puisse circuler librement et dispose des mêmes droits, mais Israël ne le veut pas ! » me répond-il. Avant que je ne parte, il m’invite à participer à la fête qu’il donnera prochainement en l’honneur de son fils qui vient de réussir ses examens finaux. Il étudiera probablement cuisinier, ou alors poursuivra la tradition familiale des peintures de sable dans les bouteilles de verre.

En chemin vers la Mosquée, je croise deux jeunes que je connais bien, la vingtaine, qui parcourent toujours les rues à la recherche de touristes à guider à travers la ville. l’un d’eux me fait part de ses préoccupations : « J’ai l opportunité d’aller étudier en Allemagne, mais je ne sais pas si je peux laisser ma famille! » confie-t-il l’air inquiet. La famille, a nouveau, définitivement plus importante ici qu’en Suisse là d’où je viens. C’est peut-être parfois un poids, une source de fort contrôle social, mais aussi un soutien important, une garantie de loyauté et surtout de solidarité.

Presque à la hauteur de la mosquée, c’est un autre ami qui  m’invite à m’asseoir avec lui. Son père maintenant très âgé était guide dans les rues d’Hébron et parle 7 langues, mais il est maintenant contraint de rester couché en raison de problèmes de santé. Je lui ai rendu visite plusieurs fois et son fils m’a appris à préparer le café arabe, un café aux saveurs épicées, en particulier de cardamome. « j ai un cadeau pour toi » me dit-il. C’est un petit paquet de son café secret au goût si savoureux, qu’il gardait au fond de sa boutique en attendant que je repasse par là. Un magnifique cadeau qui me touche profondément.

Le lendemain, je me rends au camp de réfugié d’Al Arrub, à quelques kilomètres d’Hébron, pour dire au revoir à Mohamed et à son père. Mohamed c’est notre contact qui vient d’être relâché des prisons israéliennes où il a été retenu durant 5 mois pour avoir peint des graffitis en faveur de la libération des prisonniers palestiniens. Même si je le connais à peine, il m’invite à un petit déjeuner qui se prolonge. Assis dans les canapés confortables du salon, nous écoutons de la musique arabe et palestinienne dont il me sélectionne quelques titres à emporter avec moi, tout en fumant le narguilé, double pomme, comme toujours. Alors que nous discutons de sa vision de la paix, il me confie. « J’ai perdu 5 mois de ma vie, maintenant je ne veux plus rien avoir à voir avec la politique ! ». Même si je le comprends, je ne peux m’empêcher de ressentir comme une déception intérieure. Ce que recherche l’occupation, c’est bien cela : que les gens, poussés à bout, abandonnent la résistance et ne songent plus qu’à conserver leur espace individuel, à se protéger. « Ce qui compte pour moi maintenant ce sont mes études, et puis ma copine » ajoute-t-il. Il a 20 ans, comment lui en vouloir ?

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Le jardin d’enfants

Le tout dernier soir, je le passe à Youth Against Settlements, cette organisation dont j’ai déjà parlé plusieurs fois et que j’affectionne particulièrement. En ce moment, les volontaires s’activent à la rénovation d’une maison du quartier pour en faire un jardin d’enfants.Tout le matériel nécessaire a été offert par les habitants de la ville qui soutiennent le projet. L’armée et les colons sont venus plusieurs fois tenter d’interrompre le chantier, mais les volontaires n’ont pas abandonné. En parallèle, un autre chantier est également en cours : la construction d’un toit écologique sur une maison du quartier située à quelques mètres d’une colonie et flanquée d’un checkpoint devant la porte d’entrée, où des soldats stationnent en permanence. Ce soir là, c’est sur le chantier du jardin d’enfants que nous buvons le thé, et Ahmad allume le traditionnel narguilé alors que d’autres continuent à travailler, profitant des heures un peu moins chaudes de la journée. Deux jeunes que je ne connais pas sont également présents. Alors qu’ils nous quittent,  l’un des activistes me raconte qu’il y a deux ans ils étaient soldats dans les rues d’Hébron. Aujourd’hui ils ont rejoint Breaking the silence, cette organisation d’anciens soldats qui dénonce l’occupation, et sont assis à boire le thé avec les palestiniens sur lesquels ils pointaient leur arme il y a peu. Une histoire qui donne un peu d’espoir.

A Hébron, c’est cela que j’ai tant apprécié et que j’ai parfois de la peine à expliquer au gens qui me demandent « comment j’ai pu aimer un tel enfer ». Simplement partager des moments avec les gens, qui nous invitent si vite dans leur quotidien, avec une population accueillante et incroyablement chaleureuse, malgré le contexte dans lequel elle est contrainte de vivre. Une société qui n’est pas parfaite, mais quelle société l’est, et surtout au nom de quoi priver une population entière de sa liberté de choisir, elle-même, dans quelle direction elle voudra avancer ?Ma’Salaam aurais-je voulu souhaiter aujourd’hui à Hébron et à sa population: au revoir et « va en paix ». Pour eux, le temps de la paix ne semble cependant pas encore venu.

Demandera-t-on encore qui ne veut pas la paix?

1098233_10151530486621829_335994922_n3 morts palestiniens lors d’une incursion militaire israélienne dans le camp de réfugiés de Qalandiya, près de Ramallah. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour l’Autorité Palestinienne, qui annonçait ce matin l’annulation de sa participation au prochain round de négociations avec Israël. A l’annonce des décès, des manifestations spontanées éclataient en outre dans différents endroits de Palestine. Depuis le lancement de nouvelles négociations de paix il y a quelques semaines, Israël ne cesse en effet de manifester une attitude provocatrice et méprisante, en annonçant la construction de nouvelles colonies par milliers et continuant à réprimer quotidiennement la population civile palestinienne, en toute impunité. Alors que face au monde, Israël prétend parler de paix, cette attitude n’est ressentie que plus violemment par les Palestiniens, mais elle n’a toutefois rien de nouveau. Si elles ne provoquent pas toujours des morts, les incursions militaires telles que celle de ce matin représentent en effet le quotidien des palestiniens depuis de nombreuses années, tout comme l’impunité d’Israël  : Bref rappel des faits:

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La Palestine de 1948 à nos jours

Après que sa création en 1948 ait provoqué une vague de réfugiés dans tous les pays voisins, Israël envahissait et occupait en 1967 la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-est. La même année, le conseil de sécurité de l’ONU, à travers sa résolution 242, exigeait le retrait des troupes israéliennes des territoires occupés. En 2013, Israël n’a toujours pas appliqué cette résolution et continue, depuis bientôt 50 ans, à occuper illégalement les territoires palestiniens, soumettant une population civile entière à la loi martiale. Ne se contentant pas d’occuper militairement et limiter la liberté de mouvement de toute une population, Israël a également pris le contrôle des principales ressources et donné son aval, en totale violation des conventions de Genève, à la colonisation progressive des territoires palestiniens, qui comptent aujourd’hui une population de près de 500000 colons israéliens contrôlant 43 % du territoire

Une réalité factuelle, qu’il semble nécessaire de rappeler encore et encore. Par un impressionnant tour de passe passe, l’image qui prévaut en effet toujours dans un certain imaginaire collectif dominant est celle d’un Etat d’Israël menacé, qui se protège légitimement contre une menace terroriste palestinienne. D’ailleurs, quand bien même cette menace serait réelle, depuis quand est-il justifié d’envahir et occuper un pays voisin et d’asservir une population entière dans le but d’assurer sa propre sécurité ?

palestine-boy-tankDans le cadre d’une relation plus inégale que jamais, de nouvelles « négociations de paix » débutaient pourtant il y a quelques semaines. En position de faiblesse et mise sous pression, l’Autorité palestinienne abandonnait ses conditions de toujours à une reprise du dialogue, calquées sur les résolutions de l’ONU, à savoir l’arrêt de la colonisation illégale de la Palestine et les frontières palestiniennes d’avant 1967 comme base de discussion. De l’autre, Israël se contentait de libérer quelques prisonniers et continuait, en toute impunité, à violer le droit international en poursuivant le colonisation intensive de la Cisjordanie, avec comme unique réaction les molles « préoccupations » des Etats-Unis. Dans un tel contexte, peut-on même encore parler de « négociations » ?

Si le monde semble aveuglé, les Palestiniens, eux, ne sont pas dupes. Alors que j’apprenais les événements de ce matin, j’étais en effet en train de rédiger un article sur les négociations de paix et d’interroger plusieurs amis palestiniens à ce sujet : « Obtiendrons-nous notre droit au retour stipulé dans le droit international ? Un Etat palestinien dans les frontières de 1967 ? Israël ne nous donnera rien car il veut contrôler de plus en plus de terres, et isoler complètement les villes palestiniennes » me confiait ainsi l’un d’eux, activiste pour la paix. « Si les palestiniens sont entrés en négociations, c’est à cause de la pression américaine et aussi pour montrer au monde que nous ne sommes pas isolés, que nous avons l’esprit ouvert, que nous voulons la paix et sommes prêts à trouver une solution. C’est aussi pour aller à l’encontre des leaders israéliens qui affirment chaque jour que l’Autorité Palestinienne incite au terrorisme et ne veux pas la paix ». Lorsque je lui demande quel message il aimerait transmettre au monde, il me répond : « dis-leur que les Palestiniens sont prêts à parler de paix, à trouver une solution. Nous voulons simplement vivre en paix avec nos droits fondamentaux , pas comme la vie que nous vivons maintenant ! Mais Israël ne veut pas que nous vivions en paix, veut nous chasser de notre terre ou nous tuer pour obtenir le reste de la Palestine ! ». Alors quelle solution envisage-t-il ? Un Etat ? Deux Etats ?: « je ne peux parler de Palestine sans y inclure Haifa ou Jaffa, je ne suis pas assez fou pour accepter que quelqu’un me force à partager ma terre avec lui par la force, mais pour montrer au monde que nous sommes des gens biens (good people), j’accepterais n’importe quelle solution qui nous permette de vivre en paix » me répond-il.

tanks_Naplouse_-_enfant_tank_04_10_Corinne-3« La majorité des palestiniens est opposée depuis le début à des négociations dans de telles conditions. Nous pensons qu’elles ne représentent qu’un moyen pour Israël de gagner du temps et continuer à changer la réalité sur le terrain, à travers la colonisation », me confiait un autre ami défenseur des droits humains. « Tu ne peux pas négocier avec des gens qui disent « ce qui est à moi est à moi et ce qui est à toi est négociable » » ajoutait un autre, citant John F. Kennedy. Depuis leur lancement, je dois bien avouer que je n’ai encore rencontré aucun Palestinien qui ne soutienne ces négociations ou en attende quoi que ce soit. Beaucoup en veulent du reste à l’Autorité Palestinienne d’avoir abandonné ses conditions à une reprise du dialogue: soit le gel de la colonisation et les frontières d’avant 1967 comme base de discussions

Si la plupart des palestiniens veulent la paix, ce n’est en effet pas à n’importe quel prix, et notamment pas si Israel continue à démontrer une attitude arrogante et à violer constamment le droit international. Rashid, le maire de Yanoun, un petit village totalement cerné de colonies israéliennes, le rappelle ainsi tout simplement : « ils ont pris ma terre, ma maison, ont arrêté et attaqué mes enfants, je ne peux pas simplement leur serrer la main et dire « il n’y a pas de problème ! » » « Le gouvernement israélien a contribué à mettre les colonies en place, il peut donc aussi les retirer ! » ajoute-t-il.

« C’est aux Etats-Unis et à l’Europe de pousser Israël à respecter le droit international » conclut l’un des activistes que j’interroge. Un appel à la communauté internationale également relayé par les représentants de l’Autorité Palestinienne après les événements de ce matin. «  Nous appelons les membres du Conseil de sécurité des Nations Unies, le quartet et le reste de la communauté internationale à prendre de sérieuses mesures pour mettre fin au meurtre de civils innocents et à l’impunité d’Israël » déclarait ainsi un représentant de l’Autorité palestinienne à l’agence de presse Maannews après les événements.

Alors que l’ensemble du moyen-orient s’embrase, et que la Palestine n’est de loin pas le premier centre d’attention, cet appel sera-t-il toutefois entendu et pris au sérieux? Rien n’est moins sûr. « L’Autorité Palestinienne retournera probablement à la table des négociations d’ici quelques jours » me confie du reste Rashid, le maire du village de Yanoun.