Ma’Salaam Khalil !

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Hebron / Al Khalil by night

« Marhaba, smell the jasmine and taste the olives, Welcome to Palestine ! » (Bonjour, sentez le jasmin et goûtez les olives, Bienvenue en Palestine!) avait l’habitude de me souhaiter mon téléphone portable alors que j’entrais dans les territoires palestiniens, le plus souvent à la hauteur de Bethléem, où le mur de séparation, imposante masse de béton de plusieurs mètres de haut, fend le paysage de part en part. Rien de tel vendredi passé lorsque j’ai allumé mon téléphone peu après l’atterrissage de mon avion à Zürich-Kloten. Ça y est, cette fois je suis de retour et bien de retour. A l’image de ce simple message téléphonique, ce qui me manquera le plus en Palestine, c’est sans doute sa population si chaleureuse, contrastant aussi bien avec l’image que l’on peut souvent en avoir de l’extérieur qu’avec la violence et l’injustice qu’elle subit depuis de nombreuses années. 

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Dans les rues d’Hébron le 22 septembre 2013 (photo par Dominik Wach)

A l’heure ou j’écris ces lignes, Hébron (Al Khalil en arabe), la ville où j’ai passé ces derniers mois, est d’ailleurs à feu et à sang. La présence de milliers de colons dans la cité à l’occasion de la fête juive du Sukkot, pénétrant illégalement par dizaines et avec la protection de l’armée israélienne dans les zones sous contrôle de l’Autorité palestinienne a en effet été vécu comme une provocation par les habitants, conduisant à des émeutes qui durent depuis plusieurs jours. Dimanche dernier, un soldat israélien posté devant une maison palestinienne envahie illégalement pour y héberger des troupes israéliennes était abattu par un tireur non-identifié, engendrant une répression généralisée et sans précédent depuis la seconde intifada: Couvre-feu dans de larges parties de la ville, émeutes, nombreux blessés et arrestations de palestiniens par dizaines. Ce que la plupart des médias se contentaient pourtant de rapporter, c’est qu’un soldat israélien avait été tué par un terroriste palestinien, sans grande analyse ou contexte. Une version véhiculant une nouvelle fois l’image d’un Etat d’Israël attaqué et victime du terrorisme, plutôt que celle d’un Etat envahisseur soutenant depuis des dizaines d’années une population illégalement établie en Cisjordanie, en violation du droit international et de multiples résolutions de l’ONU. 

Il y a quelques jours encore, j’étais dans cette même ville, à dire au revoir à des gens qui sont devenus un peu comme ma famille. A boire du thé et du café avec les marchands du souk, fumer le narguilé au camp de réfugiés d’Al Arrub, ou simplement discuter de tout et de rien avec les activistes de Youth Against Settlements en admirant la vue sur la ville depuis la colline de Tel Rumeida. « Il y a quelque chose de spécial ici à Hébron, quand un étranger vient une fois, il ne cesse ensuite plus de revenir ! » me confiait Jamal, un marchand du souk à qui je rendais visite  En seulement 5 mois je me suis en effet sentie étrangement à la maison, ici à Hébron, malgré tout ce que la situation peut avoir de dur et de choquant. Alors que la ville semble plongée dans le chaos, je repense aux derniers moments passés avec ses habitants et au message que toutes et tous ne cessaient de me dire de transmettre: « Nous ne sommes pas des terroristes et n’aspirons qu’à pouvoir vivre libres, en paix et jouir de nos droits fondamentaux ! ». 

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Les rues du souk, la nuit

Jamal, celui qui prétend que je reviendrai à Hébron, il vend des sacs en cuir et de l’artisanat local, et tient boutique dans le souk depuis qu’il l’a reprise de son père il y a plusieurs années. Avec lui, je parle ce jour-là du mariage, et de comment il se passe dans la société palestinienne et en particulier ici à Hébron, ville conservatrice où souvent les mariages sont arrangés. Pour lui, impossible en effet de concevoir qu’à 32 ans je ne sois pas mariée avec une ribambelle de gamins, si bien que le sujet revient régulièrement sur le tapis, mais toujours de façon amicale. « Même si la plupart des mariages sont arrangés, nous apprenons à aimer notre femme ou notre mari » m’explique-t-il. « Au début, les partenaires sont choisi en regardant si c’est des gens bien, s’ils proviennent de bonnes familles et ont une bonne situation. Les familles se présentent l’une à l’autre, et si les fiancés se plaisent, alors l’engagement est pris. » « On demande tout de même leur avis au fiancés ! » s’empresse-t-il de préciser. « Pour rien au monde je ne voudrais d’autre femme que la mienne. Nous n’avons besoin que d’une seule femme, c’est bien comme ça, nous apprenons à l’aimer, et ensuite nous n’allons pas voir ailleurs » poursuit-il, évoquant sans doute les nombreux divorces, séparations et remariages dans la société occidentale, dont le mode de fonctionnement ne semble pas le convaincre. « Si l’on n’a pas de « bonne situation », on ne peut parfois pas se marier par manque d’argent ! » lui fais-je remarquer, pour nuancer un peu le tableau idéal qu’il me dépeint, en particulier dans une société où le taux de chômage est relativement élevé. « C’est vrai » admet-il comme à contrecœur. Mais il pense tout de même que la majorité des mariages ici sont des mariages heureux. Une vision qui n’est cependant pas toujours aussi optimiste. Plusieurs personnes m’ont ainsi déjà confié se sentir prisonnières d’une société ou le contrôle social est très fort, et où les choix de vie ne sont pas toujours aussi libres que l’on voudrait bien le dire. Ces personnes, ce sont souvent des femmes, mais pas seulement.

«  Est-ce que ton père travaille encore ? Est-ce qu’il a une assurance vieillesse ? » me demande un ami de Jamal qui partage le thé avec nous et qu’il a l’habitude de surnommer « Arafat » parce qu’il porte toujours sur sa tête le keffieh noir et blanc et ressemble à Yasser Arafat . Ici, en effet, avoir beaucoup d’enfants c’est aussi une assurance sociale, une assurance pour la vieillesse surtout. Alors comme je n’ai pas d’enfants, Arafat s’inquiète pour mon père, ce d’autant plus qu’il n’y a pas de garçon dans ma famille ! Je tente de lui expliquer ce que je sais du système Suisse et comment les personnes âgées sont traitées là-bas. Il m’écoute et me pose des questions, mais je ne semble pas vraiment le convaincre et au final, la conclusion, c’est tout de même que je devrais me marier !

Un peu plus tard, je m’arrête un moment dans l’échoppe de Nawal, qui a fondé une coopérative de femmes dont elle vent les produits d’artisanat dans le souk. Elle a notamment crée ces fameuses petites pochettes sur lesquelles on peut lire d’un côté « men can do something » et de l’autre « women can do everything ». Nawal, c’est la première et l’une des deux seules femmes qui tient boutique ici, dans un espace généralement réservé aux hommes. Mais elle ne s’en préoccupe pas et encourage d’ailleurs les femmes de son village et de son entourage à être actives. Elle me raconte ainsi comment elle a convaincu un membre influent de sa famille, de laisser sa nièce étudier l’Université de Bethléem, « L’Université d’Hébron est plus conservatrice » m’explique-t-elle. « Les jeunes, en particulier filles et garçons, se rencontrent en discutant sur facebook – beaucoup plus facile que de se rencontrer physiquement – , ensuite cela se sait, et s’il se passe quelque chose entre eux ils peuvent avoir des problèmes ». « Si cela se sait qu’une fille a eu une histoire avec un garçon, sa famille peut même parfois la tuer pour l’honneur !» me confie-t-elle, pour me montrer jusqu’où cela peut aller, même si la mesure n’est pas nécessairement toujours aussi extrême. Cela dépend des familles, qui plus que l’Etat sont celles qui font ici la loi. 

Je demande à Nawal comment va sa collègue, qui tient habituellement la boutique avec elle mais qui s’est récemment absentée. « elle est de retour à la maison, tu peux lui rendre visite ! » me dit-elle. Sa petite-fille me guide alors dans les ruelles du souk jusqu’à sa maison, une habitation de pierre typique composée de plusieurs petites salles au toit blanc en voûte, agglutinées autour d’une cour intérieure à ciel ouvert que l’on atteint en gravissant plusieurs petits escaliers de pierre. Leila m’invite dans le salon, des cousins posés sur le sol autour d’un tapis. Je discute un moment avec elle en sirotant un jus de fruits au goût artificiel, avant de repartir dans les ruelles du souk.

P1030534Je m’arrête cette fois chez Mohamed, qui tient sa minuscule boutique au milieu d’un passage un peu sombre surmonté d’une grande arcade de pierre. Dans cette alcôve de moins de deux mètres carrés, il expose et vend son art, des paysages du désert qu’il dessine dans de petites bouteilles à l’aide de sable colorés. Un art qui se transmet dans sa famille de génération en génération. Comme à chaque fois, il m’invite à m’asseoir et me demande combien de sucre je veux dans mon thé. « Nous, les palestiniens, nous mettons beaucoup de sucre dans notre thé car notre vie, elle, n’est pas douce » a-t-il coutume de dire, grand sourire au lèvre, à sa troisième ou quatrième cuillerée dans sa propre tasse. « Avant, on pouvait se rendre en voiture à la mer librement, depuis la seconde intifada c’est devenu très mauvais », me commente-t-il. De là, nous commençons à parler du futur de la Palestine. Comment l’envisage-t-il ? « La seule solution que je vois, c’est un seul Etat où tout le monde puisse circuler librement et dispose des mêmes droits, mais Israël ne le veut pas ! » me répond-il. Avant que je ne parte, il m’invite à participer à la fête qu’il donnera prochainement en l’honneur de son fils qui vient de réussir ses examens finaux. Il étudiera probablement cuisinier, ou alors poursuivra la tradition familiale des peintures de sable dans les bouteilles de verre.

En chemin vers la Mosquée, je croise deux jeunes que je connais bien, la vingtaine, qui parcourent toujours les rues à la recherche de touristes à guider à travers la ville. l’un d’eux me fait part de ses préoccupations : « J’ai l opportunité d’aller étudier en Allemagne, mais je ne sais pas si je peux laisser ma famille! » confie-t-il l’air inquiet. La famille, a nouveau, définitivement plus importante ici qu’en Suisse là d’où je viens. C’est peut-être parfois un poids, une source de fort contrôle social, mais aussi un soutien important, une garantie de loyauté et surtout de solidarité.

Presque à la hauteur de la mosquée, c’est un autre ami qui  m’invite à m’asseoir avec lui. Son père maintenant très âgé était guide dans les rues d’Hébron et parle 7 langues, mais il est maintenant contraint de rester couché en raison de problèmes de santé. Je lui ai rendu visite plusieurs fois et son fils m’a appris à préparer le café arabe, un café aux saveurs épicées, en particulier de cardamome. « j ai un cadeau pour toi » me dit-il. C’est un petit paquet de son café secret au goût si savoureux, qu’il gardait au fond de sa boutique en attendant que je repasse par là. Un magnifique cadeau qui me touche profondément.

Le lendemain, je me rends au camp de réfugié d’Al Arrub, à quelques kilomètres d’Hébron, pour dire au revoir à Mohamed et à son père. Mohamed c’est notre contact qui vient d’être relâché des prisons israéliennes où il a été retenu durant 5 mois pour avoir peint des graffitis en faveur de la libération des prisonniers palestiniens. Même si je le connais à peine, il m’invite à un petit déjeuner qui se prolonge. Assis dans les canapés confortables du salon, nous écoutons de la musique arabe et palestinienne dont il me sélectionne quelques titres à emporter avec moi, tout en fumant le narguilé, double pomme, comme toujours. Alors que nous discutons de sa vision de la paix, il me confie. « J’ai perdu 5 mois de ma vie, maintenant je ne veux plus rien avoir à voir avec la politique ! ». Même si je le comprends, je ne peux m’empêcher de ressentir comme une déception intérieure. Ce que recherche l’occupation, c’est bien cela : que les gens, poussés à bout, abandonnent la résistance et ne songent plus qu’à conserver leur espace individuel, à se protéger. « Ce qui compte pour moi maintenant ce sont mes études, et puis ma copine » ajoute-t-il. Il a 20 ans, comment lui en vouloir ?

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Le jardin d’enfants

Le tout dernier soir, je le passe à Youth Against Settlements, cette organisation dont j’ai déjà parlé plusieurs fois et que j’affectionne particulièrement. En ce moment, les volontaires s’activent à la rénovation d’une maison du quartier pour en faire un jardin d’enfants.Tout le matériel nécessaire a été offert par les habitants de la ville qui soutiennent le projet. L’armée et les colons sont venus plusieurs fois tenter d’interrompre le chantier, mais les volontaires n’ont pas abandonné. En parallèle, un autre chantier est également en cours : la construction d’un toit écologique sur une maison du quartier située à quelques mètres d’une colonie et flanquée d’un checkpoint devant la porte d’entrée, où des soldats stationnent en permanence. Ce soir là, c’est sur le chantier du jardin d’enfants que nous buvons le thé, et Ahmad allume le traditionnel narguilé alors que d’autres continuent à travailler, profitant des heures un peu moins chaudes de la journée. Deux jeunes que je ne connais pas sont également présents. Alors qu’ils nous quittent,  l’un des activistes me raconte qu’il y a deux ans ils étaient soldats dans les rues d’Hébron. Aujourd’hui ils ont rejoint Breaking the silence, cette organisation d’anciens soldats qui dénonce l’occupation, et sont assis à boire le thé avec les palestiniens sur lesquels ils pointaient leur arme il y a peu. Une histoire qui donne un peu d’espoir.

A Hébron, c’est cela que j’ai tant apprécié et que j’ai parfois de la peine à expliquer au gens qui me demandent « comment j’ai pu aimer un tel enfer ». Simplement partager des moments avec les gens, qui nous invitent si vite dans leur quotidien, avec une population accueillante et incroyablement chaleureuse, malgré le contexte dans lequel elle est contrainte de vivre. Une société qui n’est pas parfaite, mais quelle société l’est, et surtout au nom de quoi priver une population entière de sa liberté de choisir, elle-même, dans quelle direction elle voudra avancer ?Ma’Salaam aurais-je voulu souhaiter aujourd’hui à Hébron et à sa population: au revoir et « va en paix ». Pour eux, le temps de la paix ne semble cependant pas encore venu.

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