Susiya, ou le calme avant la tempête

Un buisson de thym.

Un buisson de thym.

Autour de nous, un paysage de collines arides, dont la végétation trahit les limites toutes proches du désert du Néguev, à quelques kilomètres au sud. Des buissons qui ressemblent à des grillages, des restes de fleurs sèches aux piquants agressifs, des mottes d’herbes cassantes jaunies au soleil. Et un peu partout, des nids de thym qui projettent leur puissant arôme dans l’air environnant Ce même thym (zatar en arabe) utilisé pour le savoureux thé si sucré consommé dans toute la région.

un mouton aux prises avec des fleurs épineuses.

un mouton aux prises avec des fleurs épineuses.

Sous le soleil cuisant, on flâne en attendant que les moutons d’Ahmad, le berger Palestinien que nous accompagnons, soient repus. Dans le silence, seule leur mastication enthousiaste provoque un léger ronronnement. Même la large route israélienne goudronnée, juste à côté, semble étrangement vide. Ahmad tente de capter de la musique à la radio palestinienne avec son téléphone. Parfois il faut le tendre vers le haut pour éviter les interférences. Parfois, les rythmes orientaux traditionnels s’aventurent, plus clairement, hors de la petite boite noire, et percent courageusement le silence.

Ahmad au bord de la route israélienne déserte

Ahmad au bord de la route israélienne déserte

« Susyia, c’est bientot fini ! » s’exclame-t-il soudain. Susyia, c’est son village, un groupe de tentes à quelques mètres à peine, de l’autre coté de la route. Des habitations de fortune menacées de destruction par les autorités israéliennes, faute d’avoir été construites avec une autorisation. Le village se situe en effet en zone C, cette zone placée sous contrôle militaire et administratif israélien suite aux accords d’Oslo de 1993 (mais qui devait progressivement passer sous contrôle Palestinien) et où les Palestiniens n’obtiennent pratiquement jamais d’autorisation de construire (raison pour laquelle ils se contentent de tentes), d’accès à l’eau courante ou au réseau électrique. Une règle qui ne s’applique toutefois pas à tout le monde, comme le rappellent, un peu plus loin, les solides constructions de la colonie israélienne de Susya, qui a pris le même nom que la communauté d’Ahmad.

Les abris précaires de Susiya. Derrière, la colonie de Susya.

Les abris précaires de Susiya. Derrière, la colonie de Susya.

Il y a un an, missions diplomatiques, organisations internationales et autres militants se pressaient dans ce hameau, devenu symbole de la politique israélienne de colonisation de la Cisjoranie. Tous les villages voisins ont en effet la même apparence, les mêmes difficultés, et sont eux aussi menacés de destruction, entière ou partielle. La Cour suprême, qui devait se prononcer sur la question de la démolition du village, avait alors reporté sa décision. Bientôt, elle devrait enfin statuer, alors que l’attention internationale semble retombée.

Habitation à Susiya.

Habitation à Susiya.

Malgré l’incertitude quant à l’avenir, Ahmad semble étrangement calme et revient vite à la recherche de la meilleure station radio. S’il est inquiet, cela ne transparaît pas. L’habitude de cette vie précaire où tout peut être perdu du jour au lendemain? Ou plutôt l’absence de raisons de s’inquiéter face à des événements sur lesquels on a pas de contrôle? Ici, c’est Insh’Allah, …si Dieu le veut. Comme si les hommes s’étaient résignés, non pas face à l’occupation et ses injustices, mais face à une force qui les dépasse, des événements qu’ils ne contrôlent pas.

Ainsi, la vie tranquille de berger continue, jour après jour. Parce qu’il faut bien continuer à vivre. Si le village est détruit, la population reconstruira probablement. Elle l’a déjà fait par le passé. Et la bataille continuera. Mais pas question de quitter ces terres sur lesquelles elle vit de longue date. Autrefois dans des grottes, selon la tradition troglodyte de la région, aujourd’hui dans des habitations de fortune, après que les grottes elles-mêmes aient été détruites.

Habitation à Susiya.

Habitation à Susiya.

On se déplace progressivement au rythme de l’appétit des moutons, parfois forcés de s’asseoir sur des pierres pour supporter la fatigue provoquée par la chaleur. D’une voix assurée, Ahmad dirige ses bêtes. Il siffle, racle la gorge, lance des cris qui semblent tous avoir leur signification. En tout cas, les animaux laineux comprennent. Le temps semble s’être arrêté. Malgré la chaleur et le contexte, on ressent presque quelque chose d’apaisant.

Soudain, un joggeur apparaît au loin sur la route. Colon? Soldat? En tout cas, le nouveau venu ne semble pas du goût de quatre chiens errants, qui se ruent sur lui. De loin, on ne voit pas s’il y a eu morsure, mais Ahmad, qui observe la scène, semble inquiet. « Mushkela, mushkela ! », répète-t-il. « Problèmes » en arabe. Avant d’ajouter: « Ce chien est fou ! » Avec son troupeau, il préfère s’éloigner.

Au loin, les habitations de Yatta.

Au loin, les habitations de Yatta.

Alors que les collines prennent une couleur plus orangée et que la chaleur décline enfin un peu, nous reprenons la flânerie. Au loin, les habitations de Yatta, le centre urbain palestinien le plus proche, étendue de petits cubes blancs entrecoupés de flèches qui s’élancent vers le ciel. Les différentes mosquées de la ville. Un autre joggeur s’approche, apparemment un soldat qui a fini sa journée de service. Il échange des salutations avec Ahmad. Alors qu’un chien semble à nouveau se faire menaçant, le berger s’empresse de lui jeter une pierre pour le faire fuir. « Merci beaucoup ! », répond le coureur en hébreu. Comme si le paysage et sa sérénité imposaient, le temps d’un instant, aux acteurs du conflit d’oublier celui-ci pour redevenir des voisins solidaires.

P1050933Pourtant il est bien présent, ce conflit. Bientôt, le sort du village Palestinien sera décidé à Jérusalem, une ville ou les principaux intéressés ne peuvent habituellement pas se rendre faute d’autorisation. Et si le recours des villageois n’est pas admis, le soldat pourrait se retrouver à exécuter les ordres : détruire la maison du Palestinien. Le bon voisinage par ici, c’est difficile. On le comprend assez rapidement.

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Ce texte a été écrit avant l’audience de la Cour suprême du premier aout, au cours de laquelle la décision sur le sort du village a été reportée de quelques semaines. Celui-ci est toujours menacé de destruction.

Plus d’informations sur le site de Rabbis for human rights, l’organisation israélienne qui défend le cas de Susiya auprès de la Cour suprême.

De nombreux articles sont également paru dans la presse internationale en 2015 sur le cas de Susiya. Voir notamment Le Monde, BBC.

 

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