Yatta, la ville punie des terroristes de Tel Aviv

entréeareaALe long de la route israélienne, deux de ces traditionnels panneaux rouges que l’on croise un peu partout en Cisjordanie et qui semblent vouloir intimider et décourager tout visiteur: «Attention, cette route mène à la zone A, sous contrôle de l’autorité palestinienne. L’entrée pour les citoyens israéliens est interdite, dangereuse pour votre vie et contre les lois israéliennes», avertissent-ils. Entre les deux, la route de terre qui se dirige vers Yatta, dont on aperçoit au loin les habitations blanches, est bloquée par un amas de gravats.

Abed, notre chauffeur et habitant de la ville, ralentit et scrute les environs jusqu’à trouver ce qu’il cherche. Quelques mètres plus loin, on aperçoit les traces de nombreuses voitures qui se sont frayées un chemin de traverse, escaladant tant bien que mal la bordure de la route. Si la voie est bloquée, il suffit d’en faire un autre! Abed s’engage au même endroit. On patine, on recule, puis on passe le monticule récalcitrant. Après quelques secousses, on reprend le tracé de la route, ni vu ni connu. L’entrée a été forcée, une pratique courante dans ce coin désertique où les voitures peuvent se faufiler un peu partout. Mais Abed rage. «Pourquoi des milliers de personnes doivent payer pour ce que fait une seule?»

Le 8 juin dernier, deux Palestiniens tiraient sur la foule à Tel Aviv, faisant 4 morts et 5 blessés. Ils étaient originaires de cette ville, Yatta, environ 70’000 habitants au sud de la Cisjordanie, non loin d’Hébron et à l’écart des routes touristiques. Si depuis le mois d’octobre, de nombreuses agressions au couteau ont été menées par des jeunes palestiniens contre des soldats israéliens en Cisjordanie (les Palestiniens terminant le plus souvent tués), il y avait longtemps qu’une attaque par balle n’avait pas été perpétrée en Israël. Peu après l’attentat, survenu en plein Ramadan, l’Etat hébreu suspendait des milliers de permis habituellement accordés à cette période pour permettre au musulmans de se rendre à Jérusalem. Par ailleurs, la ville de Yatta, ainsi que celle, voisine, d’Hébron, étaient bouclées par l’armée israélienne, entravant les déplacements et le commerce.

Vers la fin juillet, presque deux mois plus tard, elles en subissaient encore les conséquences, à l’image du barrage contourné par Abed. Ces mesures sont «assimilables à une punition collective», déclarait le haut commissaire aux droits humains des Nations Unies Zeid Ra’ad al-Hussein peu après l’attaque. «Elles punissent non pas les auteurs du crime mais des centaines, voir des milliers de Palestiniens innocents» et «ne vont faire qu’augmenter le sentiment d’injustice et la frustration ressentie par les Palestiniens en ces temps très tendus», ajoutait-il.«Avec cela, encore plus de jeunes vont mener des attaques au couteau contre des soldats et se feront tuer!», trépigne Abed, comme en écho aux propos du haut commissaire.

Quelques jours plus tard, ce sont les maisons des familles des assaillants qui seront détruites, avec l’aval de la Cour suprême israélienne. Une autre forme de punition devenue routine en ces terres, malgré les condamnations notamment de l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem, qui qualifie la pratique de «revanche avalisée par la justice (court-sanctioned revenge) pratiquée sur des membres de la famille qui n’ont pas commis de crimes, assimilable à une punition collective et illégale au regard du droit international».

Malgré son coup de gueule, Abed retrouve vite son sens de l’humour et sa bonne humeur habituelle. «Ca ne sert à rien d’être triste, il faut vivre, vivre», rigole-t-il alors que nous arrivons à la hauteur des premières maisons de Yatta et que les gamins qui utilisent la rue comme terrain de jeu s’écartent pour nous laisser passer. Lui, justement, a des projets pour sa ville. Il est en train de construire un petit hôtel pour accueillir des visiteurs dans ce farwest palestinien où pour le moment nous sommes à peu près les seules têtes étrangères. Un projet ambitieux, mais auquel il veut croire, à l’image de tous ces Palestiniens qui, malgré l’occupation et loin du terrorisme, ont fait de l’accueil leur culture.

Il nous emmène ainsi découvrir l’endroit, une belle maison de deux étages encore en chantier en bordure de la cité. «Ici il y aura trois chambres, là la cuisine, ici le salon où tout le monde pourra se réunir. Je veux aussi mettre des bougainvilliers pour décorer», explique-t-il en nous emmenant sur le balcon avec vue plongeante sur les collines du sud. L’incident de la route est vite oublié.

«Where there are walls there are holes» (là où il y a des murs il y a des trous); résumait un ami activiste palestinien il y a peu. L’oppression semble d’ailleurs parfois susciter d’intéressants élans de créativité. Quelques jours plus tôt, l’agence de presse locale Maannews relatait ainsi comment un Palestinien avait mis à disposition sa machine de chantier pour soulever les voitures au dessus d’un barrage routier, quelque part en Cisjordanie. Au nez et à la barbe des israéliens.

Si les blocages de route impactent une partie importante de la population, on leur trouve aussi parfois des solutions. L’incompréhension et le sentiment d’injustice, en revanche, subsistent, et à de nombreux niveaux. «Les deux assaillants de Tel Aviv sont en prison, ils ne sont pas morts, alors que de nombreux jeunes palestiniens ont été tués sur simple soupçon d’avoir commis une attaque au couteau!», ajoutait ce même ami.

Notes:

La plupart des blocages des routes menant à Hébron et Yatta ont été levés fin juillet.

Le ministre de la défense Avigdor Lieberman vient d’annoncer une nouvelle politique de la « carotte et du bâton ». Dans la droite ligne des punitions collectives qui se pratiquent déjà, elle vise à « punir plus durement les familles et villages d’où sont issus des terroristes et à accorder des bénéfices économiques aux régions qui n’ont pas produit de terroristes » (Jerusalem Post). Voir également Libération

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s