Résister à l’occupation

Photo de la manifestationSituée au cœur des territoires occupés, Hébron constitue l’un des épicentres du conflit israélo-palestinien. Dans cette ville divisée en deux cohabitent une majorité de population palestinienne et une minorité de colons israéliens, qui revendiquent l’endroit en raison de la présence du tombeau d’Abraham, second lieu saint du judaïsme. Ouvertement soutenue par l’Etat d’Israël, leur présence, contraire au droit international, s’accompagne de nombreuses violations des droits humains. 

Vingt arrestations et plusieurs menaces de mort. C’est ce qu’il en coûte à qui décide de dénoncer l’occupation israélienne des territoires palestiniens. C’est du moins le cas pour Issa Amro, qui a fondé Youth Against Settlements (YAS, Jeunesse contre la colonisationavec d’autres jeunes Palestiniens d’Hébron. Basée à quelques mètres de l’une des quatre colonies israéliennes implantées au cœur de la cité, l’organisation, qui se définit comme un « groupe militant cherchant à mettre un terme à la colonisation israélienne de la Palestine à travers la lutte populaire non violente et la désobéissance civile », fait office de lieu de rencontre et d’animation dans ce quartier parmi les plus conflictuels de la ville, ainsi que de base pour l’organisation d’actions politiques non-violentes.

«No peace with settlements» (Pas de paix avec la colonisation) proclame la banderole brandie ce jour-là par plusieurs des militants devant un bâtiment qui pourrait bien se transformer en une nouvelle colonie israélienne au cœur d’Hébron. Occupé en 2007 par des colons, puis évacué de force en 2008 dans l’attente d’une décision des plus hautes instances judiciaires israéliennes, il devrait prochainement faire l’objet d’un verdict définitif. Une colonie de plus dans cet endroit stratégique situé au sein d’un quartier palestinien représenterait un pas significatif dans la colonisation progressive de la cité, d’où la manifestation d’aujourd’hui. Depuis l’établissement de la colonie de Kiryat Arba aux abords de la ville au lendemain de la guerre des Six jours en 1967, et malgré l’illégalité de toutes les colonies au regard du droit international, le nombre de colons n’a en effet cessé d’augmenter, amenant avec elle son lot de discriminations, d’abus et de violences à l’égard de la population palestinienne, et contraignant beaucoup de personnes au déplacement forcé.

Restrictions et harcèlement

Colon dans une rue d'Hébron interdite aux palestiniens«Nous n’avons rien contre le fait que des juifs habitent ici, mais pas s’ils nous chassent de nos maisons et arrêtent nos enfants!», affirment les militants de YAS. Ils proviennent pour la plupart de «H2», la partie de la ville restée sous contrôle militaire israélien suite au protocole d’Hébron de 1997, alors que la majorité passait sous autorité palestinienne. Ici, trente mille Palestiniens cohabitent avec cinq cents colons placés sous la protection de mille cinq cents soldats de Tsahal. Ils voient leur quotidien marqué par d’innombrables restrictions et harcèlements. Pour des raisons de «sécurité», plus de mille huit cents commerces de la zone ont été fermés1, et les environs immédiats des colonies sont interdits aux Palestiniens, aussi bien à pied qu’en véhicule. «Des mesures qui seront également prises aux abords d’une éventuelle nouvelle colonie», explique l’un des manifestants présents ce jour-là. Soumis à la loi martiale, alors que les colons sont soumis à la loi civile, régime discriminatoire que beaucoup qualifient d’«apartheid», les Palestiniens de la zone font en outre l’objet de fréquentes violences de la part des colons.

Agir

Face à l’injustice, les jeunes de YAS ont décidé de ne pas rester les bras croisés. Outre des manifestations comme celle d’aujourd’hui, ils organisent des ateliers vidéo pour apprendre aux habitants à documenter les violations des droits humains dont ils sont victimes, fournissent des conseils aux familles ou donnent des cours d’hébreu pour permettre aux mères de comprendre les soldats qui font irruption dans leur maison en pleine nuit. «Nous voulons lutter contre le sentiment d’isolement des habitants, leur faire sentir qu’ils ne sont pas seuls», explique l’un d’eux. Le dernier projet de l’organisation, c’est la rénovation d’une habitation pour en faire un jardin d’enfants, qui contribuera à ramener de la vie dans un quartier déserté par beaucoup de ses habitants. L’armée et les colons sont venus plusieurs fois tenter d’interrompre les travaux, mais les volontaires n’ont pas abandonné.

Arrestations arbitraires

Photo d'Issa Amro détenu par les forces israéliennes«Les habitants ont parfois peur d’approcher notre organisation par crainte de la répression de l’armée et de la police israéliennes», explique Issa Amro, qui nous confie du reste avoir été convié à se rendre à la police suite à la manifestation de ce jour. «Probablement une nouvelle arrestation», commente-t-il, presque blasé tant cela est devenu pour lui une habitude. Parmi les membres de YAS, rares sont ceux qui n’ont pas été arrêtés une ou plusieurs fois, souvent sans raison ou sur la base d’accusations sans fondement. D’une durée de quelques heures à quelques jours, voire plus, ces arrestations sont vécues comme un véritable harcèlement. «L’un des militants a cessé de venir au centre car il craignait d’être arrêté et de ne pouvoir assister à son mariage qui doit avoir lieu dans deux mois!», raconte Issa. Un exemple qui illustre la menace permanente qui plane sur la tête des militants. «En général, les arrestations sont effectuées pour faire plaisir aux colons», estime Issa, qui considère que les personnes qui dénoncent la situation à Hébron sont particulièrement visées.

L’intimidation va même parfois plus loin. En juillet, un individu non identifié a tiré à balles réelles en direction de plusieurs membres de YAS assis devant leur centre. «Depuis, beaucoup ont cessé de venir par peur pour leur sécurité. Quand on demande la protection de la police, on n’obtient aucun résultat. Les policiers m’ont d’ailleurs conseillé de quitter la zone car ils ne peuvent pas me protéger!», explique Issa. Selon les chiffres fournis par le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), 90% des plaintes déposées par des Palestiniens pour violences de la part des colons en Cisjordanie sont en effet classées sans suite, si bien que beaucoup ne se donnent même plus la peine de porter plainte.

En août 2013, plusieurs rapporteurs spéciaux des Nations unies exposaient leurs profondes préoccupations à propos de la situation des droits humains dans les territoires occupés. Ils dénonçaient le «haut degré de complicité de l’armée israélienne face à la violence des colons contre la population palestinienne» et en particulier la situation de Issa Amro, victime selon eux d’un «schéma de harcèlement». «Cela représente un petit pas, mais nous avons besoin de plus de soutien politique et de pression sur Israël de la part de la communauté internationale», estime le concerné.

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Pour plus d’informations sur la potentielle nouvelle colonie au coeur d’Hébron, voir ici

Voir également l’excellent documentaire « Voyage dans une guerre invisible » réalisé par deux journalistes rencontrés sur place et diffusé sur Canal+ à propos de la situation à Hébron et le thème de la colonisation des Territoires palestiniens en général.

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Ma’Salaam Khalil !

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Hebron / Al Khalil by night

« Marhaba, smell the jasmine and taste the olives, Welcome to Palestine ! » (Bonjour, sentez le jasmin et goûtez les olives, Bienvenue en Palestine!) avait l’habitude de me souhaiter mon téléphone portable alors que j’entrais dans les territoires palestiniens, le plus souvent à la hauteur de Bethléem, où le mur de séparation, imposante masse de béton de plusieurs mètres de haut, fend le paysage de part en part. Rien de tel vendredi passé lorsque j’ai allumé mon téléphone peu après l’atterrissage de mon avion à Zürich-Kloten. Ça y est, cette fois je suis de retour et bien de retour. A l’image de ce simple message téléphonique, ce qui me manquera le plus en Palestine, c’est sans doute sa population si chaleureuse, contrastant aussi bien avec l’image que l’on peut souvent en avoir de l’extérieur qu’avec la violence et l’injustice qu’elle subit depuis de nombreuses années. 

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Dans les rues d’Hébron le 22 septembre 2013 (photo par Dominik Wach)

A l’heure ou j’écris ces lignes, Hébron (Al Khalil en arabe), la ville où j’ai passé ces derniers mois, est d’ailleurs à feu et à sang. La présence de milliers de colons dans la cité à l’occasion de la fête juive du Sukkot, pénétrant illégalement par dizaines et avec la protection de l’armée israélienne dans les zones sous contrôle de l’Autorité palestinienne a en effet été vécu comme une provocation par les habitants, conduisant à des émeutes qui durent depuis plusieurs jours. Dimanche dernier, un soldat israélien posté devant une maison palestinienne envahie illégalement pour y héberger des troupes israéliennes était abattu par un tireur non-identifié, engendrant une répression généralisée et sans précédent depuis la seconde intifada: Couvre-feu dans de larges parties de la ville, émeutes, nombreux blessés et arrestations de palestiniens par dizaines. Ce que la plupart des médias se contentaient pourtant de rapporter, c’est qu’un soldat israélien avait été tué par un terroriste palestinien, sans grande analyse ou contexte. Une version véhiculant une nouvelle fois l’image d’un Etat d’Israël attaqué et victime du terrorisme, plutôt que celle d’un Etat envahisseur soutenant depuis des dizaines d’années une population illégalement établie en Cisjordanie, en violation du droit international et de multiples résolutions de l’ONU. 

Il y a quelques jours encore, j’étais dans cette même ville, à dire au revoir à des gens qui sont devenus un peu comme ma famille. A boire du thé et du café avec les marchands du souk, fumer le narguilé au camp de réfugiés d’Al Arrub, ou simplement discuter de tout et de rien avec les activistes de Youth Against Settlements en admirant la vue sur la ville depuis la colline de Tel Rumeida. « Il y a quelque chose de spécial ici à Hébron, quand un étranger vient une fois, il ne cesse ensuite plus de revenir ! » me confiait Jamal, un marchand du souk à qui je rendais visite  En seulement 5 mois je me suis en effet sentie étrangement à la maison, ici à Hébron, malgré tout ce que la situation peut avoir de dur et de choquant. Alors que la ville semble plongée dans le chaos, je repense aux derniers moments passés avec ses habitants et au message que toutes et tous ne cessaient de me dire de transmettre: « Nous ne sommes pas des terroristes et n’aspirons qu’à pouvoir vivre libres, en paix et jouir de nos droits fondamentaux ! ». 

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Les rues du souk, la nuit

Jamal, celui qui prétend que je reviendrai à Hébron, il vend des sacs en cuir et de l’artisanat local, et tient boutique dans le souk depuis qu’il l’a reprise de son père il y a plusieurs années. Avec lui, je parle ce jour-là du mariage, et de comment il se passe dans la société palestinienne et en particulier ici à Hébron, ville conservatrice où souvent les mariages sont arrangés. Pour lui, impossible en effet de concevoir qu’à 32 ans je ne sois pas mariée avec une ribambelle de gamins, si bien que le sujet revient régulièrement sur le tapis, mais toujours de façon amicale. « Même si la plupart des mariages sont arrangés, nous apprenons à aimer notre femme ou notre mari » m’explique-t-il. « Au début, les partenaires sont choisi en regardant si c’est des gens bien, s’ils proviennent de bonnes familles et ont une bonne situation. Les familles se présentent l’une à l’autre, et si les fiancés se plaisent, alors l’engagement est pris. » « On demande tout de même leur avis au fiancés ! » s’empresse-t-il de préciser. « Pour rien au monde je ne voudrais d’autre femme que la mienne. Nous n’avons besoin que d’une seule femme, c’est bien comme ça, nous apprenons à l’aimer, et ensuite nous n’allons pas voir ailleurs » poursuit-il, évoquant sans doute les nombreux divorces, séparations et remariages dans la société occidentale, dont le mode de fonctionnement ne semble pas le convaincre. « Si l’on n’a pas de « bonne situation », on ne peut parfois pas se marier par manque d’argent ! » lui fais-je remarquer, pour nuancer un peu le tableau idéal qu’il me dépeint, en particulier dans une société où le taux de chômage est relativement élevé. « C’est vrai » admet-il comme à contrecœur. Mais il pense tout de même que la majorité des mariages ici sont des mariages heureux. Une vision qui n’est cependant pas toujours aussi optimiste. Plusieurs personnes m’ont ainsi déjà confié se sentir prisonnières d’une société ou le contrôle social est très fort, et où les choix de vie ne sont pas toujours aussi libres que l’on voudrait bien le dire. Ces personnes, ce sont souvent des femmes, mais pas seulement.

«  Est-ce que ton père travaille encore ? Est-ce qu’il a une assurance vieillesse ? » me demande un ami de Jamal qui partage le thé avec nous et qu’il a l’habitude de surnommer « Arafat » parce qu’il porte toujours sur sa tête le keffieh noir et blanc et ressemble à Yasser Arafat . Ici, en effet, avoir beaucoup d’enfants c’est aussi une assurance sociale, une assurance pour la vieillesse surtout. Alors comme je n’ai pas d’enfants, Arafat s’inquiète pour mon père, ce d’autant plus qu’il n’y a pas de garçon dans ma famille ! Je tente de lui expliquer ce que je sais du système Suisse et comment les personnes âgées sont traitées là-bas. Il m’écoute et me pose des questions, mais je ne semble pas vraiment le convaincre et au final, la conclusion, c’est tout de même que je devrais me marier !

Un peu plus tard, je m’arrête un moment dans l’échoppe de Nawal, qui a fondé une coopérative de femmes dont elle vent les produits d’artisanat dans le souk. Elle a notamment crée ces fameuses petites pochettes sur lesquelles on peut lire d’un côté « men can do something » et de l’autre « women can do everything ». Nawal, c’est la première et l’une des deux seules femmes qui tient boutique ici, dans un espace généralement réservé aux hommes. Mais elle ne s’en préoccupe pas et encourage d’ailleurs les femmes de son village et de son entourage à être actives. Elle me raconte ainsi comment elle a convaincu un membre influent de sa famille, de laisser sa nièce étudier l’Université de Bethléem, « L’Université d’Hébron est plus conservatrice » m’explique-t-elle. « Les jeunes, en particulier filles et garçons, se rencontrent en discutant sur facebook – beaucoup plus facile que de se rencontrer physiquement – , ensuite cela se sait, et s’il se passe quelque chose entre eux ils peuvent avoir des problèmes ». « Si cela se sait qu’une fille a eu une histoire avec un garçon, sa famille peut même parfois la tuer pour l’honneur !» me confie-t-elle, pour me montrer jusqu’où cela peut aller, même si la mesure n’est pas nécessairement toujours aussi extrême. Cela dépend des familles, qui plus que l’Etat sont celles qui font ici la loi. 

Je demande à Nawal comment va sa collègue, qui tient habituellement la boutique avec elle mais qui s’est récemment absentée. « elle est de retour à la maison, tu peux lui rendre visite ! » me dit-elle. Sa petite-fille me guide alors dans les ruelles du souk jusqu’à sa maison, une habitation de pierre typique composée de plusieurs petites salles au toit blanc en voûte, agglutinées autour d’une cour intérieure à ciel ouvert que l’on atteint en gravissant plusieurs petits escaliers de pierre. Leila m’invite dans le salon, des cousins posés sur le sol autour d’un tapis. Je discute un moment avec elle en sirotant un jus de fruits au goût artificiel, avant de repartir dans les ruelles du souk.

P1030534Je m’arrête cette fois chez Mohamed, qui tient sa minuscule boutique au milieu d’un passage un peu sombre surmonté d’une grande arcade de pierre. Dans cette alcôve de moins de deux mètres carrés, il expose et vend son art, des paysages du désert qu’il dessine dans de petites bouteilles à l’aide de sable colorés. Un art qui se transmet dans sa famille de génération en génération. Comme à chaque fois, il m’invite à m’asseoir et me demande combien de sucre je veux dans mon thé. « Nous, les palestiniens, nous mettons beaucoup de sucre dans notre thé car notre vie, elle, n’est pas douce » a-t-il coutume de dire, grand sourire au lèvre, à sa troisième ou quatrième cuillerée dans sa propre tasse. « Avant, on pouvait se rendre en voiture à la mer librement, depuis la seconde intifada c’est devenu très mauvais », me commente-t-il. De là, nous commençons à parler du futur de la Palestine. Comment l’envisage-t-il ? « La seule solution que je vois, c’est un seul Etat où tout le monde puisse circuler librement et dispose des mêmes droits, mais Israël ne le veut pas ! » me répond-il. Avant que je ne parte, il m’invite à participer à la fête qu’il donnera prochainement en l’honneur de son fils qui vient de réussir ses examens finaux. Il étudiera probablement cuisinier, ou alors poursuivra la tradition familiale des peintures de sable dans les bouteilles de verre.

En chemin vers la Mosquée, je croise deux jeunes que je connais bien, la vingtaine, qui parcourent toujours les rues à la recherche de touristes à guider à travers la ville. l’un d’eux me fait part de ses préoccupations : « J’ai l opportunité d’aller étudier en Allemagne, mais je ne sais pas si je peux laisser ma famille! » confie-t-il l’air inquiet. La famille, a nouveau, définitivement plus importante ici qu’en Suisse là d’où je viens. C’est peut-être parfois un poids, une source de fort contrôle social, mais aussi un soutien important, une garantie de loyauté et surtout de solidarité.

Presque à la hauteur de la mosquée, c’est un autre ami qui  m’invite à m’asseoir avec lui. Son père maintenant très âgé était guide dans les rues d’Hébron et parle 7 langues, mais il est maintenant contraint de rester couché en raison de problèmes de santé. Je lui ai rendu visite plusieurs fois et son fils m’a appris à préparer le café arabe, un café aux saveurs épicées, en particulier de cardamome. « j ai un cadeau pour toi » me dit-il. C’est un petit paquet de son café secret au goût si savoureux, qu’il gardait au fond de sa boutique en attendant que je repasse par là. Un magnifique cadeau qui me touche profondément.

Le lendemain, je me rends au camp de réfugié d’Al Arrub, à quelques kilomètres d’Hébron, pour dire au revoir à Mohamed et à son père. Mohamed c’est notre contact qui vient d’être relâché des prisons israéliennes où il a été retenu durant 5 mois pour avoir peint des graffitis en faveur de la libération des prisonniers palestiniens. Même si je le connais à peine, il m’invite à un petit déjeuner qui se prolonge. Assis dans les canapés confortables du salon, nous écoutons de la musique arabe et palestinienne dont il me sélectionne quelques titres à emporter avec moi, tout en fumant le narguilé, double pomme, comme toujours. Alors que nous discutons de sa vision de la paix, il me confie. « J’ai perdu 5 mois de ma vie, maintenant je ne veux plus rien avoir à voir avec la politique ! ». Même si je le comprends, je ne peux m’empêcher de ressentir comme une déception intérieure. Ce que recherche l’occupation, c’est bien cela : que les gens, poussés à bout, abandonnent la résistance et ne songent plus qu’à conserver leur espace individuel, à se protéger. « Ce qui compte pour moi maintenant ce sont mes études, et puis ma copine » ajoute-t-il. Il a 20 ans, comment lui en vouloir ?

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Le jardin d’enfants

Le tout dernier soir, je le passe à Youth Against Settlements, cette organisation dont j’ai déjà parlé plusieurs fois et que j’affectionne particulièrement. En ce moment, les volontaires s’activent à la rénovation d’une maison du quartier pour en faire un jardin d’enfants.Tout le matériel nécessaire a été offert par les habitants de la ville qui soutiennent le projet. L’armée et les colons sont venus plusieurs fois tenter d’interrompre le chantier, mais les volontaires n’ont pas abandonné. En parallèle, un autre chantier est également en cours : la construction d’un toit écologique sur une maison du quartier située à quelques mètres d’une colonie et flanquée d’un checkpoint devant la porte d’entrée, où des soldats stationnent en permanence. Ce soir là, c’est sur le chantier du jardin d’enfants que nous buvons le thé, et Ahmad allume le traditionnel narguilé alors que d’autres continuent à travailler, profitant des heures un peu moins chaudes de la journée. Deux jeunes que je ne connais pas sont également présents. Alors qu’ils nous quittent,  l’un des activistes me raconte qu’il y a deux ans ils étaient soldats dans les rues d’Hébron. Aujourd’hui ils ont rejoint Breaking the silence, cette organisation d’anciens soldats qui dénonce l’occupation, et sont assis à boire le thé avec les palestiniens sur lesquels ils pointaient leur arme il y a peu. Une histoire qui donne un peu d’espoir.

A Hébron, c’est cela que j’ai tant apprécié et que j’ai parfois de la peine à expliquer au gens qui me demandent « comment j’ai pu aimer un tel enfer ». Simplement partager des moments avec les gens, qui nous invitent si vite dans leur quotidien, avec une population accueillante et incroyablement chaleureuse, malgré le contexte dans lequel elle est contrainte de vivre. Une société qui n’est pas parfaite, mais quelle société l’est, et surtout au nom de quoi priver une population entière de sa liberté de choisir, elle-même, dans quelle direction elle voudra avancer ?Ma’Salaam aurais-je voulu souhaiter aujourd’hui à Hébron et à sa population: au revoir et « va en paix ». Pour eux, le temps de la paix ne semble cependant pas encore venu.

« Nothing is happening in Hebron »

Ecolière contrôlée au checkpoint

Ecolière contrôlée au checkpoint

Ce que recherchent certains journalistes, militants internationaux, voire même travailleurs humanitaires à Hébron, c’est de l’ « action ». La présence de colons israéliens religieux et idéologiques parmi les plus déterminés au cœur de l’une des plus importantes ville palestinienne de Cisjordanie pourrait en effet laisser présager de médiatiques et vendeuses images de manifestations urbaines, jets de pierres ou autres démonstrations militaires de force sur fond de gaz lacrymogènes. Si la ville a pu être le théâtre de telles scènes par le passé et l’est encore parfois, la violence la plus puissante et la plus écrasante est cependant bien moins visible. 

Une vingtaine de jeunes palestiniens sont assis au milieu de la route en signe de protestation. Nous sommes en plein centre d’Hébron, devant l’un des checkpoints qui marque la séparation entre les parties palestinienne et israéliennes de la ville. Réunis ici spontanément en signe de solidarité avec trois de leurs amis qui viennent d’être arrêtés par la police israélienne, les jeunes manifestent leur ras-le-bol face aux perpétuels harcèlements subis par les habitants du quartier lors du passage du checkpoint. 

« Cet après midi, plusieurs personnes ont été détenues au checkpoint parfois durant plusieurs heures alors qu’ils sont connus des soldats et passent ici tous les jours ! », expliquent les manifestants, pour la plupart des résidents de « H2 », la Hébron occupée par les troupes israéliennes. « Cela fait plusieurs semaines que ce type d’incident arrive quotidiennement », ajoutent-ils. « Maintenant ils ont arrêté trois de nos amis, c’en est assez ! ». Lorsque l’on s’enquiert des raisons des arrestations, c’est toujours la même réponse : « No reason » ! Personne ne comprend pourquoi il est arrêté ou ce qu’on lui reproche. A nos questions, certains répondent même par un sourire condescendant. A quoi bon rechercher des explications rationnelles, c’est l’arbitraire total ! comprend-on entre les lignes.

Force est de constater que les entraves et contrôles imposés quotidiennement à la population palestinienne de cette partie de la ville semblent parfois particulièrement absurdes et souvent disproportionnés. L’après-midi même, un professeur d’une école voisine était ainsi contraint de patienter près d’une heure trente debout à côté du checkpoint, accusé de disposer de faux papiers. Quelques jours plus tôt, c’est l’un des habitants du quartier qui était retenu durant près de deux heures simplement pour avoir refusé de donner son nom pour une dixième fois au soldat de service. Le soir même, le checkpoint était momentanément fermé, contraignant une quinzaine de personnes à patienter durant de longues minutes, le temps qu’un groupe d’une vingtaine de soldats surarmés se lance à l’assaut d’une maison voisine pour y arrêter un hypothétique enfant qui leur aurait lancé des pierres. Si l’on ajoute à cela les injonctions faites aussi bien aux enfants qu’aux adultes à passer plusieurs fois par le détecteur de métal, vider leur poches et laisser fouiller leurs sacs jusqu’à plusieurs fois par jour, lors de chaque passage du checkpoint, on comprend aisément la perte de patience des habitants. Lorsque l’on s’aventure à demander aux militaires les raisons des détentions ou de leur comportement chicanier, c’est en général la même réponse que l’on obtient, si toutefois ceux-ci daignent nous répondre ou ne menacent pas de nous arrêter à notre tour: « It is our mission! »

L'une des victimes d'arrestation arbitraire

L’une des victimes d’arrestation arbitraire

L’ absurdité est parfois même poussée à la caricature : Un paisible éleveur palestinien à qui nous rendions visite aux abords de la cité nous racontait ainsi dernièrement presque en riant comment non seulement ses deux fils, mais également l’un des dromadaires de son élevage avait été arrêté durant environ 30 minutes par les soldats, sans que ceux-ci ne daignent lui en expliquer les raisons. Un humour qu’il n’est cependant pas toujours facile de garder. « on en a ras la bol de ces entraves inutiles et de cet arbitraire ! » souhaitent exprimer aujourd’hui les manifestants assis devant le checkpoint. Une démarche qui dépasse visiblement déja les limites de l’acceptable. Trois habitants du quartier désirant se rendre à la manifestation seront ainsi à leur tour retenus au checkpoint durant près de 30 minutes, sans aucune explication.

« Il ne se passe rien à Hébron » nous commentait dernièrement un journaliste britannique sur place pour quelques jours. Rien peut-être qui permette de mettre en scène une « confrontation entre les extrêmes » ou de produire un titre accrocheur comme les journaux les aiment. Ici, la violence la plus puissante et écrasante se produit cependant au quotidien. Moins visible, peut-être pas très vendeuse, sans doute plus difficile à montrer et à faire comprendre à l’extérieur, elle n’en est pas moins bien présente, tout les jours, sur le chemin de l’école ou du travail, lorsque les habitants souhaitent accéder à des soins médicaux, construire une maison, passer une nuit paisible ou simplement un après-midi tranquille dans leur jardin. Une violence quotidienne qui petit à petit fatigue, épuise, écrase, et pousse les gens à bout.

« nous voulons simplement vivre libres et en paix », disent la majorité des habitants de H2. Pour entendre et diffuser ce message, plusieurs journalistes avaient été invités ce jour là. Les manifestants n’obtiendront cependant pour toute réponse que quelques arrestations supplémentaires, gaz lacrymogènes et autres bombes sonores destinées à les disperser. A l’image de la disposition de l’occupant à entrer dans un véritable dialogue avec la population palestinienne ?

Hebron: A Holy Hell

Rue déserte du centre-ville d'Hébron

Rue déserte du centre-ville d’Hébron

Haut lieu saint pour le Judaïsme, l’Islam et le Christianisme de par la présence du Tombeau des patriarches/Mosquée d’Ibrahim où reposerait notamment Abraham, père des trois religions monothéistes, Hébron était également connue autrefois pour le savoir-faire de ses artisans, son raisin, son verre soufflé, son cuir, ses poteries peintes à la main et les rues et ruelles bourdonnantes d’activité de sa vielle ville, qui en faisaient le principal pôle commercial du sud de la Cisjordanie. Aujourd’hui, ce sont plutôt les termes de « ville fantôme », voire même d’ « enfer » que les locaux utiliseront pour décrire la cité. Une réalité que le visiteur ne met pas long à découvrir. 

6 heures de l’après-midi. Il y a quelques minutes à peine, les derniers rayons du soleil balayaient encore d’une lumière dorée la longue route asphaltée et les maisons blanches environnantes. De l’autre côté de la route, quatre hommes profitent devant leur maison de l’atmosphère encore douce de cette fin d’après-midi d’avril, alors qu’un berger qui vient de ramener son troupeau de chèvres et moutons dans l’étable devant laquelle nous nous tenons échange quelques mots avec nous et nous offre amicalement un café. Un peu plus loin, deux dromadaires qui broutent les quelques brins d’herbes qu’ils peuvent trouver se joignent aux spectateurs d’un étrange cortège : une cinquantaine d’adolescentes « endimanchées » qui progressent le long de la route, escortées par deux hommes à peine plus âgés qu’elles, vêtus de civil et portant chacun en bandoulière un imposant fusil d’assaut M-16, le tout sous le regard d’ une quinzaine de soldats de Tsahal en tenue de combat postés tout au long de la route. Un peu plus loin se découpe la silhouette d’un véhicule blindé de l’armée, et soudain apparaît une jeep du même vert camouflage qui se met à patrouiller frénétiquement, elle aussi destinée à assurer la sécurité des jeunes filles contre un ennemi invisible.

Une scène qui semble surréaliste. Et pourtant, tous les acteurs de ce tableau insolite agissent de la façon la plus naturelle qui soit. Pour eux, c’est devenu la routine : Demain c’est samedi, le jour du sabbat, et les colons de Kiryat Arba, l’une des plus importantes colonies israéliennes de Cisjordanie, se rendent à la synagogue du Tombeau des patriarches pour prier.

A Hébron, ce genre de scène déconcertante est si courant qu’on a parfois le sentiment de se trouver sur une autre planète – ou en enfer, c’est selon. Ici, au cœur de la Cisjordanie, une majorité de population palestinienne cohabite avec une minorité de colons, religieux et idéologiques pour la plupart, établis dans la zone après la guerre des 6 jours de 1967 en violation du droit international (art.49 de la IVe Convention de Genève), mais reconnus par l’Etat d’Israël. Installés parfois au cœur même de la ville et protégés par une quantité impressionnante de soldats de Tsahal, ils revendiquent ce territoire en raison de la présence du Tombeau des patriarches, considéré comme le second lieu saint du Judaïsme.

Suite au Protocole d’Hébron de 1997 et dans le cadre des accords d’Oslo de 1993 et 1995, qui prévoyaient un retrait des troupes israéliennes de Cisjordanie et son passage progressif sous le contrôle d’une Autorité palestinienne autonome, Tsahal ne se retire que partiellement d’Hébron et la ville est séparée en deux : Environ 20% du territoire, incluant les 4 colonies situées au cœur de la cité, la vielle ville, ainsi que le Tombeau des patriarches/Mosquée d’Ibrahim, demeure sous occupation de l’armée israélienne, alors que le reste passe sous contrôle de l’Autorité palestinienne. Si la partie palestinienne où vit la grande majorité de la population (près de 170’000 personnes) est aujourd’hui accessible et vivante, il faut passer par les fameux checkpoints pour se rendre dans la partie sous contrôle israélien, où vivent près de 30’000 palestiniens aux côtés de 500 colons religieux parmi les plus extrémistes. On se retrouve alors dans une sorte de cité fantôme sur-sécurisée et militarisée, où semble régner un état d’exception permanent, …du moins pour une partie de la population : Si loi militaire s’applique ici aux palestiniens, c’est en effet la loi civile ordinaire qui s’applique aux citoyens israéliens.

Le Tombeau des Patriarche/Mosquée d’Ibrahim lui-même, visité par les touristes du monde entier, ressemble plus à un camp militaire qu’à un lieu saint : Deux allées séparées permettent l’accès d’un côté à la Mosquée, de l’autre à la Synagogue. C’est toutefois par un checkpoint que les fidèles doivent passer pour se rendre aussi bien à la Mosquée qu’à la Synagogue, et chacun des accès au monument historique est gardée par plusieurs soldats. L’ensemble du périmètre, tout comme les environs immédiats des 4 colonies israéliennes de la ville, fortement militarisés et parsemés de miradors et autres bases militaires semi camouflées, est du reste marqué par quantité de règles et restrictions à la liberté de circulation des palestiniens. Il leur est ainsi interdit de circuler sur plusieurs des rues environnantes, parmi lesquelles la fameuse « Al-shuhada Street », autrefois la principale artère marchande de la ville, qui ressemble maintenant à un désert.

L’occupation israélienne a en effet contraint de nombreux palestiniens à quitter la zone, transformant le centre-ville et l’ancien souk autrefois si animés en un simple entrelacs de rues et ruelles désespérément vides, et la survie de celles et ceux qui restent est extrêmement difficile. Selon différents études menées à la fin des années 2000 (voir TIPH et B’Tselem), 1829 commerces situés dans cette partie de la ville auraient ainsi fermé depuis le déclenchement de la seconde intifada en 2000, principalement en raison d’ordres militaires, couvre-feu ou autres régimes d’ouverture limités imposés entravant l’activité économique, 42% des logements auraient été abandonnés par leurs occupants, et 77% des palestiniens demeurant dans la zone vivraient sous le seuil de pauvreté. Aujourd’hui, longtemps après la fin de la seconde intifada, les incitations à quitter la zone persistent et ne sont pas qu’économiques : harcèlement et violences de la part de colons, contrôles perpétuels de l’armée israélienne, arrestations fréquentes de mineurs, restrictions à la liberté de circulation, impossibilité d’obtenir les services basiques (les artisans et commerçants de la zone palestinienne craignent en effet souvent de se rendre dans la zone israélienne), ou encore isolement social : « un palestinien vivant dans la zone israélienne ne pourra que difficilement se marier avec une femme de la zone palestinienne en raison de sa « mauvaise situation » », nous commentait ainsi récemment l’un de nos contacts sur place.

« Hebron is hell », …je commence à comprendre cette expression que j’ai entendu utiliser pour décrire la ville. Difficile de ne pas voir ici une stratégie de déplacement progressif de la population palestinienne hors de la zone israélienne, voire même d’expulsion forcée, terme utilisé par les ONG israéliennes ACRI et B’TSELEM dans une étude de 2007. C’est la réalité quotidienne de cet « enfer », replacé dans le contexte de la colonisation de l’ensemble de la Cisjordanie par Israël, que je tenterai de comprendre et de transmettre dans les prochains mois, en écoutant les histoires des habitants et habitantes de cette ville et de toutes celles et ceux qui résistent et dénoncent cette situation.