Une semaine en Palestine

Parfois, face trop d’injustice, c’est juste la rage ou un immense sentiment d’impuissance qui l’emporte, et il devient difficile de prendre le temps d’expliquer, de poser les choses dans un article réfléchi, de penser à un contexte, à une analyse, à un thème précis. Mais finalement c’est aussi cela, la réalité d’ici. Les nouvelles de violences et d’abus, on les reçoit parfois juste dans la figure, sans prévenir, les unes après les autres, comme autant de baffes qui nous prendraient par surprise et qui nous laissent étourdis. Et à chaque fois, la frustration de ne pouvoir pratiquement rien faire si ce n’est rapporter, éternellement, ce que l’on voit, sans vraiment en voir les effets, ne fait que se renforcer. Cette dernière semaine, c’est ce sentiment de rage, d’impuissance et parfois même de haine que je ressens et que j’ai décidé de tenter de vous transmettre, un peu en vrac.

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Yanoun, avec une colonie illégale en arrière-plan

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Berger rentrant ses moutons

Ces dernières semaines en Palestine, je ne les passe pas à Hébron mais à Yanoun, un petit village palestinien d’environ 80 âmes situé dans les environs de Naplouse, dans un paysage à couper le souffle : des étendues de collines couvertes d’oliviers, peuplées de gazelles, de marmottes et de hiboux, qui descendent comme des vagues jusqu’à l’immense vallée du Jourdain. Et puis une population de paisibles et accueillants bergers vivant de leurs moutons et des produits locaux : le miel, les amandes, l’huile d’olive, le fromage, ….Mais comme les nombreux endroits de Palestine qui ressemblent au paradis, il semble impossible d’y vivre en paix : Sur pratiquement chacune des collines environnant le village, des constructions fleurissent comme des champignons : des colonies israéliennes, peuplées de colons idéologiques prêts à tout pour conquérir plus de territoire, et notamment à toutes sortes de violences à l’égard de la population palestinienne. En 2002, ils forçaient ainsi l’ensemble du village à fuir et ce n’est qu’en présence d’une organisation militante israélienne et d’internationaux que les villageois pouvaient regagner leurs maisons. Même si la plupart de ces colonies ne sont, théoriquement, pas reconnues par l’État d’Israël, il n’est pas rare d’y apercevoir un mirador ou un poste militaire, et sur la route, on croise régulièrement les humvees ou jeeps de l’armée. Leur reconnaissance n’est sans doute qu’une question de temps.

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Champ d’oliviers près de Yanoun

S’il semble à priori infini, le paysage est ainsi en réalité traversé de frontières invisibles. Les paysans du village ne peuvent notamment plus s’aventurer sur aucune des collines environnantes, au risque de se faire arrêter, ou pire, tirer dessus, ce qui les contraint, malgré l’abondance de la nature, à acheter la nourriture de leurs moutons dans la ville voisine. Alors que sous leurs yeux, les colonies grossissent de jour en jour, la moindre construction qu’ils entreprennent sera en outre détruite immédiatement, faute du « permis de construire nécessaire » qu’Israël ne leur octroiera jamais. Un endroit qui semble immense, mais qui n’est en fait qu’une petite cage, …une petite cage dorée, qui rétrécit de jour en jour et ne continue à exister peut-être que grâce à notre présence dans le village.

L’une des balles tirées

Même si je suis à Yanoun, je dois continuer à suivre ce qui se passe à Hébron, à distance, et puis j’y retourne parfois durant quelques jours. Ce jour là, j’en revenais justement. Le soir précédent, l’armée « effectuant un exercice » avait envahi par surprise le centre média de Youth against settlements, une organisation de jeunes Palestiniens dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog. Basée à quelques mètres de plusieurs colonies israéliennes, elle utilise la non-violence comme outil de lutte pour dénoncer les injustices subies par les palestiniens, et ses membres sont régulièrement victimes de harcèlements de la part des colons et de l’armée. A peine revenue à Yanoun, je ne sais même plus comment je l’ai appris mais tout à coup je le savais : cette fois ce n’était plus un exercice : des balles réelles avaient été tirées en direction d’une dizaine d’activistes assis devant le centre. Il y a quelques jours à peine, j’étais assise là, au même endroit, à discuter et fumer le narguilé avec eux, à apprécier une chaude soirée d’été en admirant la vue sur Hébron. Des balles réelles. Heureusement, personne n’a été blessé, mais en parlant au téléphone avec l’un des activistes, je le sens en état de choc. « ils veulent nous intimider, c’est sérieux cette fois !» me dit-il. Palestinien fier qui ne se laisse en général pas ébranler, ou du moins ne le montre pas, je sens sa voix altérée. Bien que personne n’ait vu l’agresseur, il soupçonne clairement les colons. « Ici, personne ne porte d’armes à part les colons et l’armée israélienne! » me commente-t-il. En effet, pour des « raisons de sécurité », les palestiniens ne sont même pas autorisés à porter un couteau de cuisine, car dans un certain imaginaire collectif, ce sont eux, les « terroristes » !

Père de famille en pleine négociation avec les autorités (Photo ISM)

Le lendemain, alors que je rédige un rapport sur l’incident, nouveau coup de fil d’Hébron. Cette fois c’est une famille à laquelle nous avons l’habitude de rendre visite qui vient d’être attaquée par des colons. Ils vivent tout près de la même colonie, non loin du centre de Youth against settlements. Les samedis, jour du sabbat, de jeunes colons adolescents et parfois ivres ont pour habitude d’envahir le toit de leur maison pour admirer la vue sur « les arabes » qui peuplent la majorité de la ville d’Hébron et quand ce n’est pas lancer des pierres, pisser sur la terrasse de la famille qui vit en dessous. Ce jour là, je n’obtiens pas tous les détails, mais apparemment, les colons ont tenté de pénétrer l’enceinte de la maison, le père de famille s’y opposant. Les colons ont alors commencé à lui jeter des pierres puis à lui cracher dessus, ont menacé de frapper son fils de 11 ans et tiré sa femme par les cheveux alors qu’elle tentait de filmer la scène. Tout cela sous le regard des forces de sécurité israéliennes qui, comme à leur habitude, n’ont pas bronché. Au contraire, alors qu’il souhaitait aller porter plainte, le père de famille s’est fait arrêter, a été maintenu en détention durant une nuit entière, accusé d’avoir craché sur un soldat, et a du payer 1000 shekels (environ 200 euros) pour pouvoir rentrer chez lui. Lorsque l’on entend ça, on comprend pourquoi les palestiniens ne vont plus porter plainte après une agression. Cette nuit là, je la passe à chatter avec mes amis d’Hébron, et au téléphone, afin de tenter de savoir si le père de famille a été libéré. Lasse de tourner en rond, je finis toutefois par me coucher.

Olivier en feu (photo Christian Peacemaker teams)

Alors que j’appelle une organisation d’observateurs internationaux amie d’Hébron, le lendemain, pour tenter d’avoir des nouvelles du détenu, je sens mon interlocutrice comme agitée au bout du fil. « je te rappelle plus tard » me dit-elle. ….sans nouvelles après de longues minutes, je me rend sur le net, facebook, la source la plus rapide d’informations. « Champ d’olivier en feu à Hébron » y lis-je. Une autre famille à qui nous avons l’habitude de rendre visite et qui possède une soixantaine d’oliviers sur la colline de Tel Rumeida, en plein milieu de la ville, juste à côté de Youth Against Settlements. Ce n’est qu’après plusieurs heures que je parviens enfin à glaner quelques informations, au téléphone avec Hani, le propriétaire des oliviers. Sa terre est entièrement brûlée, il faudra peut-être 5 ou 6 ans pour qu’elle produise à nouveau. Les soldats israéliens n’ont pas laissé les pompiers palestiniens atteindre l’endroit, car « pour des raisons de sécurité, il est interdit à tout palestinien de circuler en véhicule dans l’ensemble du quartier ». Ce sont donc des volontaires qui se sont attelés à tenter d’éteindre le feu, et lorsqu’enfin les pompiers arrivaient, il était trop tard. « Je suis bouleversé et cassé, mais je vais rester, continuer à vivre ma vie, au moins ma famille est saine et sauve » me confie Hani au téléphone. Il habite juste à côté de la colonie et d’une base militaire, et c’est la neuvième fois que cela lui arrive. Quand ce ne sont pas ses oliviers, c’est sa voiture qui est en feu ou ses enfants arrêtés. On lui aurait même offert plusieurs millions pour qu’il quitte sa terre, mais pour lui, rester est une question de principe. « Le feu était accidentel » conclura ce jour-là l’enquête de police, bouclée en quelques heures à peine.

En pleine discussion avec un colon

Le jour même, je me rend en patrouille autour de Yanoun avec deux de mes collègues. A Yanoun, tous les jours, nous marchons sur les chemins de campagne jusqu’aux frontières invisibles du village, afin de montrer notre présence aux colons qui nous observeraient depuis le sommet de leurs collines, et les dissuader de toute entreprise agressive. Alors que nous nous dirigeons vers un magnifique point de vue sur la vallée du Jourdain, je raconte à un collègue les événements d’Hébron, et mon sentiment d’impuissance, particulièrement à distance. Et puis tout à coup nous entendons un bruit de moteur. Le temps de quelques instants, et un colon arrête sa moto squad à nos côtés. Visiblement d’humeur agressive, il se met à nous demander ce que nous faisons ici et nous ordonne, plusieurs fois, de rebrousser chemin. Du haut de ses peut-être 15 ans, il nous parle comme un général de l’armée, un sentiment d’autorité et de toute-puissance que l’on retrouve chez beaucoup de colons et qui illustre bien à quel point ils sont inatteignables, tant les autorités – aussi fou et extrémistes soient-ils – se rangent toujours de leurs côtés. Celui-ci ne porte pas de M-16, comme c’est souvent le cas, mais semble on ne peut plus déterminé. Nous lui rétorquons que nous nous promenons, nous en avons le droit, cette zone n’est interdite à personne. Après de longues minutes de discussion et alors que nous refusons de lui obéir, il finit par partir en nous menaçant « je vais appeler l’armée » ! Ce jour-là elle ne viendra pas, mais ce n’est pas toujours comme ça. La dernière fois, les soldats sont venus, ont obéi au colon, et c’est ainsi que la cage qui entoure le village a diminué de quelques mètres encore.

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La Cour militaire de Salem, située dans une base militaire

Le lendemain matin, je me lève à six heures pour me rendre à la cour militaire de Salem, près de Jénine. La Palestine étant occupée depuis 1967, toute sa population est en effet soumise à la loi militaire et donc aux tribunaux militaires, …toute sa population ou presque : même si selon le droit international les plus de 500’000 colons de Cisjordanie devraient, eux aussi, être soumis à la loi militaire, Israël a décidé de les soumettre à la loi civile, bien plus clémente, ce qui provoque une situation discriminatoire que beaucoup qualifient d’Apartheid. A la cour, nous allons assister au jugement d’une dizaine de jeunes, la vingtaine, accusés pour la plupart de « lancer de pierres ». Ont-ils vraiment lancé des pierres ? Contre qui? Avec quelles conséquences? Des questions auxquelles la cour ne se donne pas vraiment la peine de répondre. Ici, on ne s’embarrasse en effet pas de preuves et le travail de la défense se résume en général à une sorte de négociation, comme au marché, de la sentence demandée par l’accusation. Ce jour-là, c’est 3 ans de réclusion que, sans aucune preuve, l’accusation demande pour certains des jeunes accusés, du reste tous en détention administrative depuis 8 mois. 3 ans pour un crime que les jeunes n’ont peut-être même pas commis, et quand bien même ils l’auraient fait, une telle sentence serait-elle méritée? Ces jeunes, il viennent de Qaryut, un village situé juste à côté des colonies d’Eli et Shilo. Pendant de longs mois, les colons ont coupé la route qui permet, depuis le village, d’accéder à la route principale. Le cas a été porté par les villageois à la cour suprême israélienne qui a tranché en faveur d’une réouverture de la route. Les colons ont donc été évacués par l’armée israélienne, mais à peine quelques semaines plus tard, ils étaient de retour. Depuis, plus rien ne s’est passé, la route est toujours fermée. Les gens du village ont alors décidé de réagir et chaque semaine, ils manifestent contre cette injustice, comme ils le faisaient du reste déjà avant le jugement de la cour suprême. Des manifestations parfois durement réprimées à coups de gaz lacrymogènes et autres balles en caoutchouc, et durant lesquelles, oui, sans doute, quelques pierres ont été lancées. A la fin de l’an passé, une dizaine de jeunes du village étaient ainsi arrêtés, chez eux, en pleine nuit, comme cela arrive la plupart du temps. La semaine passée, l’un d’entre eux était jugé à 14 mois d’emprisonnement. Volontaire du croissant rouge, il a en effet le malheur de se trouver souvent dans ces manifestations, pour venir en aide aux personnes affectées par les lacrymogènes. Contre lui, aucune preuve, mais encore une fois, la cour militaire ne s’en embarrasse pas. « Depuis ces arrestations, les villageois ont cessé de manifester chaque semaine » me confie l’un de nos contacts sur place. « C’est cela, l’objectif de ces sentences et de ces parodies de procès ! ».

Dans la voiture qui nous reconduit à Yanoun après l’audience, je tente désespérément de lutter contre un immense sentiment de révolte et d’impuissance. Tout ce que je peux faire c’est raconter et raconter encore ce qu’il se passe à qui voudra bien l’entendre, mais combien d’autres les font également, sans que rien ne change ? Alors que je suis dans mes pensées, je reçoit un coup de téléphone d’Al Arrub, un camp de réfugiés près d’Hébron. C’est Ahmed, dont le fils de 20 ans était enfermé depuis 5 mois dans les prisons israéliennes. « Mohamed est de retour à la maison ! » m’annonce-t-il, « je te le passe ! ». Mohamed, c’était, avant son arrestation, notre contact dans le camp. Un jeune étudiant qui parle parfaitement anglais, nous tient au courant de ce qu’il s’y passe et nous aide à rencontrer les familles de la place. Lui, il a été arrêté pour avoir peint des graffitis en faveur de la libération des prisonniers palestiniens sur les murs du camp de réfugiés. Un « crime » pour lequel le procureur demandait 18 mois d’emprisonnement, mais que son avocat a réussi à réduire à 5 mois. Arrivée en Palestine après son arrestation, je ne l’ai jamais rencontré, mais je suis restée en contact avec son père, un homme généreux qui à chaque fois nous reçoit royalement. Soudain il est là, au téléphone, cela semble comme irréel. Nous échangeons quelques mots et je lui demande comment il se sent. « je vais bien », me dit-il tout simplement. Un bref échange qui me réchauffe le cœur. Lors de mon prochain voyage à Hébron, je lui rendrai visite.

jumping over the wall

jumping over the wall!

Dans la soirée, alors que je tente de me relaxer, j’aperçois sur facebook un ami palestinien qui il y a quelques jours entreprenait de se rendre à Jérusalem illégalement, en sautant par dessus le mur. Lui aussi, je l’ai mentionné dans l’un de mes derniers blogs. « je suis de retour, j’ai du courir pour fuir les soldats, mais j’ai passé quatre jours à Al Aqsa (la plus importante mosquée de Jérusalem, également troisième lieu saint pour l’Islam), c’était magnifique ! » me dit-il. Même à travers le chat, je perçois son enthousiasme, et je sens soudainement comme un immense sentiment de bonheur m’envahir. Quand on fait face à tant d’oppression et d’injustice, la simple idée de briser les règles et faire un pied de nez à la puissante force occupante procure comme une joie immense, comme une libération. Même si ce n’est pas moi qui suis enfermée, ni qui ai pris les risques de les briser, ces règles, je crois que je ressens aussi un peu de ce soulagement, de cet apaisement.

Depuis avril, mes semaines n’ont pas toutes été aussi intenses. Pour mes amis de Youth Against Settlements, par contre, c’est presque la routine. Des semaines comme celle-là, eux, ils en déjà vécu maintes et maintes fois. Lorsque je leur raconte à quel point je suis choquée, ils se contentent ainsi souvent de me répondre tranquillement « Welcome to Palestine », ou « C’est cela, l’occupation. Nous y sommes habitués! ». Même si je sais qu’ils n’ont pas le choix que de trouver des moyens de continuer à vivre, malgré tout, je les admire, car moi, après une semaine comme celle-là, je la ressens vraiment, l’envie de prendre une pierre et de la jeter ! Eux, ils choisissent le chemin de la non-violence et jour après jour, continuent à résister, par tous les moyens, à l’injustice.

« Ramadan Kareem! »

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Le dôme du Rocher – Esplanade des Mosquées de Jérusalem

« Ten of thousands at Aqsa mosque on first friday of ramadan » titrait l’agence de presse palestinienne Maannews le 12 juillet 2013. Quelques jours plus tard, un ami palestinien me racontait avec enthousiasme par téléphone. « Vendredi passé, j’étais à Jérusalem ! Les rues étaient bondées, j’ai pris plusieurs heures simplement pour me rendre à la Mosquée Al Aqsa ! ». Tout juste âgé de 40 ans, c’est la première fois de sa vie qu’il voyait la ville sainte et sa célèbre Mosquée – troisième lieu saint de l’Islam -, bénéficiant des règles d’accès assouplies exceptionnellement accordées par Israël en ce mois de ramadan. Alors que les palestiniens considèrent Jérusalem comme leur capitale et que Jérusalem-est, illégalement annexée par Israël, fait partie de la Palestine au regard du droit international et de l’ensemble de la communauté internationalebeaucoup sont en effet ceux qui n’ont jamais vu la ville et n’obtiendront peut-être jamais le permis nécessaire pour y aller.

19h15. Dans les rues d’Hébron, on perçoit comme une tension dans l’atmosphère. Dans un peu plus de 30 minutes, les muezzins de toute la ville annonceront la fin du jeûne. A cette heure, impossible de trouver un taxi, tant chacun se presse, y compris les propriétaires des reconnaissables voitures jaunes, pour rejoindre sa maison à temps. Peu à peu les rues se vident et lorsqu’enfin retentit l’appel tant attendu, seuls les piles de cartons vides et autres déchets jonchant le sol témoignent de l’effervescence qui, il y a quelques heures a peine, régnait encore, dans les rues.

Pas une voiture, pas un son, pas un chat. Alors que l’après-midi même, le souk et les rues marchandes étaient remplies d’une foule à la recherche des meilleurs produits pour le repas de fête du soir, la ville est brusquement envahie d’un étrange silence, et les décorations lumineuses disposées un peu partout semblent soudain curieusement solitaires. A des kilomètres à la ronde, plus qu’un seul son perceptible lorsque l’on s’aventure suffisamment près des habitations, le cliquetis des fourchettes et des couteaux sur les assiettes : C’est l’heure d’Iftar, le repas qui marque la fin du jeûne en ce mois de Ramadan.

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Dans les rues après Iftar

Lorsque le ramadan tombe en été, comme c’est le cas cette année, c’est durant plus de 15 heures que les fidèles doivent jeûner, du lever au coucher du soleil, avant de se retrouver en famille autour d’un repas souvent copieux et composé de mets spécialement préparés pour l’occasion. « Le ramadan était à la base destiné à faire ressentir aux riches ce que peuvent vivre les pauvres lorsqu’ils n’ont pas de quoi manger suffisamment » m’explique Ghassan, l’un de nos contacts sur place. « Maintenant, les riches sont censés donner aux pauvres, c’est un mois de générosité ». Mais le ramadan, c’est aussi et surtout un mois festif, l’occasion de se retrouver chaque soir en famille, parfois autour d’impressionnantes tablées. Une période qui pour tout occidental évoquera immédiatement Noël : « Ramadan Kareem ! » (joyeux ramadan!) se souhaite-t-on d’ailleurs dans les magasins, dans les rues, en famille ou entre amis. Le ramadan, c’est aussi un moment spécial pour les enfants : Afin que ceux-ci dorment durant la journée et ne ressentent ainsi pas trop la privation de nourriture, leurs parents les laissent souvent veiller tard, voire très tard. Durant un mois, les journées semblent ainsi comme inversées, et aussitôt iftar terminé, dans les rues décorées de lampions et guirlandes électriques, l’animation persiste souvent jusque tard dans la nuit. Ce n’est parfois que vers 4 heures du matin, l’heure du repas qui précède le lever du soleil et une nouvelle journée de jeûne, que les rues retrouveront leur calme.

« Vendredi prochain j’irai à la mer ! » 

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Esplanade des Mosqueés – La Mosquée Al Aqsa

Mais le ramadan, c’est aussi le temps pour prier, et notamment à l’Esplanade des Mosquées de Jérusalem, 3e lieu saint pour l’Islam après la Mecque et Medine. « Une prière à la Mosquée al Aqsa équivaut à 500 prières faites ailleurs ! » m’explique une femme palestinienne. Alors qu’habituellement l’accès à Jérusalem est interdit à la grande majorité des palestiniens, Israël assoupli exceptionnellement les règles d’entrée à la ville durant le mois du ramadan : Cette année, chaque vendredi, ce sont toutes les femmes ainsi que les hommes âgés de plus de 40 ans qui ont ainsi le droit de se rendre à la célèbre Mosquée pour prier.

Pour beaucoup de palestiniens, l’ouverture exceptionnelles du gigantesque mur de béton et barbelés qui entoure habituellement la ville sainte, …leur ville sainte et capitale, représente cependant non seulement l’occasion d’un pèlerinage religieux, mais également une opportunité de s’échapper, d’explorer enfin ces « territoires interdits » et peut-être toucher et ressentir un peu de la liberté pour laquelle ils luttent de puis des années. « Vendredi prochain je veux essayer d’aller à la mer ! » me raconte ainsi mon ami ce jour-là par téléphone. Tout comme le troisième lieu saint de leur religion, beaucoup sont les palestiniens qui ne l’ont jamais vue, la mer, ou alors seulement dans le lointain, au dessus d’un mur ou à travers des barbelés.

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Esplanade des Mosquées – Le Dôme du Rocher

Chaque vendredi du Ramadan, des dizaines de milliers de personnes se pressent ainsi aux checkpoints qui entourent Jérusalem. Même si des infrastructures spéciales y ont été aménagées pour faciliter le passage des foules, l’exercice s’apparente cependant parfois à une prouesse : une visite à Al Aqsa rime en effet également avec un bain de foule qui par la chaleur du mois d’août et sans manger ni boire peut rapidement se transformer en cauchemar. Malgré l’envie de profiter de cette opportunité unique, les plus âgés ou les personnes à mobilité réduite seront ainsi parfois contraints d’y renoncer.

« Ramadan Kareem ! » se souhaitent les musulmans à travers toute la Palestine. Pour ce mois spécial, Israël leur offre en cadeau quelques miettes de liberté. Le plus organisé des checkpoints ne remplacera toutefois jamais la liberté, la vraie. Israël l’offrira-t-il un jour aux Palestiniens ? Malgré les annonces en grande pompe d’une reprise des négociations de paix par les médias du monde entier, dans les rues de Palestine, personne ne semble y croire vraiment. Alors, en attendant de se la voir offrir, certains, fatigués d’attendre ou parce qu’ils considèrent tout simplement qu’ils n’ont pas à demander d’autorisation à qui que ce soit pour accéder à leur capitale, décident tout simplement de la prendre, cette liberté, malgré les risques que cela représente : « A Jérusalem demain, illégalement, sans permis, sauterai par-dessus le mur pour atteindre la Mosquée Al Aqsa. Serai de retour lundi, In sha’Allah » publiait ainsi jeudi soir un autre ami palestinien, âgé d’une vingtaine d’années, sur sa page facebook.

In sha’ Allah….

« Tu es la force occupante, tu as le pouvoir, tu fais tout ce dont tu as besoin pour maintenir ton contrôle ! »

IMG_0269« Entrer dans une bonne unité de l’armée, pour certaines parties de la société israélienne, c’est comme entrer dans une très bonne Université, c’est réussir dans la vie ! Ayant grandit dans une communauté sioniste religieuse, il était clair pour moi après l’école que la prochaine étape serait l’armée. En tant que jeune israélien, je pensais « c’est le moment de donner en retour à ma société, protéger ma famille, mon pays ». J’ai ainsi commencé mes trois ans de service avec fierté, en pensant « c’est mon temps pour briller » ! Je savais qu’il existait quelque chose appelé le conflit israélo-palestinien, j’avais peut-être même entendu le mot « occupation », mais c’était quelque chose de très vague…. »

Durant 3 ans, c’est en Cisjordanie qu’ Avner a servi en tant que soldat de combat au sein de l’armée israélienne. Depuis, il a rejoint l’organisation Breaking the silence, composée d’ancien soldats qui se sont donné pour objectif, à travers leurs témoignages, d’exposer aux yeux du monde et surtout de la société israélienne le véritable visage de l’occupation: « les soldats qui servent dans les territoires occupés sont témoins et participent à des actions militaires qui les changent immensément. Abus à l’égard de palestiniens, pillages et destructions de la propriété constituent la norme depuis des années, mais continuent à être présentés comme des cas uniques et extrêmes. Nos témoignages dépeignent une image différente et beaucoup plus sinistre, où la détérioration des standards moraux trouve son expression dans le caractère même des ordres et des règles d’engagement, et est justifiée au nom de la sécurité d’Israël » peut-on lire sur le site internet de l’organisation.

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soldats en patrouille sur le toit d’une maison palestinienne d’Hébron

Avner nous raconte ainsi l’une de ses premières opérations en tant que soldat : « une opération de routine consistant à occuper une une maison palestinienne pour des raisons militaires » explique-t-il. « Il s’agit souvent d’un bâtiment qui se trouve dans un endroit stratégique. On y pénètre au milieu de la nuit, afin de l’utiliser comme point d’observation. Les habitants sont confinés dans une chambre, leurs téléphones confisqués, et la maison est à nous ! Ils ne peuvent se rendre à l’école ou au travail, et s’ils veulent utiliser la cuisine ou la salle de bains ils doivent demander notre permission. Cela peut durer 6, 12, 48 heures, parfois 3 ou 4 jours ou même une semaine. Les habitants ne sont évidemment pas informés avant et ignorent combien de temps l’opération va durer ». « Tu es la force occupante, tu as le pouvoir, tu fais tout ce dont tu as besoin pour maintenir ton contrôle ! » explique Avner. 

Ce jour-là, l’opération était censée durer 48h, mais voila qu’après 6 ou 7 heures, elle est avortée par le commandant. « Après nous être introduits furtivement dans la maison en pleine nuit, voilà que nous en sortions en plein jour, aux yeux de tous. Nous ne nous sentions pas professionnels, nous avions l’impression que les villageois se fichaient de nous ! » explique Avner. De retour à la base, lui et ses compagnons d’unité s’attendent à des explications, mais n’en obtiendront aucune. Devant leur insistance, leur supérieur direct finira cependant par lâcher: « qu’y a -t-il que vous ne compreniez pas ? Vous avez juste fini votre formation, vous allez vous rendre dans les endroits les plus dangereux de Cisjordanie, pensez-vous vraiment que la première fois que vous entrerez dans une maison palestinienne sera à ce moment-là ? ».

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Soldats pénétrant une maison palestinienne à Hébron

Avner comprend alors que le seul objectif de l’opération était de l’entraîner en tant que soldat. « lorsque nous sommes entrés dans la maison, la famille ne semblait pas surprise. Apparemment, ce n’était pas la première fois que cela leur arrivait !» se souvient-il. Et de poursuivre en expliquant que parfois, c’est à travers des arrestations fictives que les jeunes recrues sont entraînées : « les soldats entrent par surprise dans une maison au milieu de la nuit, prennent le chef de famille, lui attachent les mains, lui bandent les yeux, l’emmènent dans une jeep jusqu’à la base où il passera la nuit, et le relâchent le lendemain ». Outre l’entraînement des soldats, l’objectif de ce type d’opération est également  de « faire sentir sa présence » (have your presence felt ). Un ordre que « tout soldat ayant servi en Cisjordanie a entendu », ajoute Avner, pour illustrer la fréquence de ce type d’abus .

Si cette première opération l’a interpellé, il confie toutefois que « cela n’a pas allumé de lumière rouge qui dirait « horrible, immoral, stop !  C’était un peu bizarre, mais partie d’une situation dans la quelle nous étions. Lorsque l’on est soldat, on fonctionne sur un autre mode, c’est comme si on « changeait de disque ». Le plus important devient protéger ses amis, effectuer la mission, et quelque part, très loin, en point 3 ou 4 ou 10 se trouve la question « quelles sont les conséquences sur la population que nous occupons ». « Il ne s’agit pas de justifier ou d’excuser mais d’essayer de comprendre » ajoute-t-il aussitôt.

Alors qu’est-ce qui fait que la majorité des soldats continuent à accomplir, jour après jour, des actes immoraux? Pourquoi seule une minorité d’entre eux réagit, et encore moins la société israélienne ?

20130716_9427« ce qui permet à cette réalité de se poursuivre, c’est entre autres un fort sentiment de séparation, aussi bien physique que dans les esprits. Beaucoup d’israéliens ne savent pas vraiment ce qu’il se passe sur le terrain » explique Avner, admettant lui-même qu’avant son service, il n’avait qu’une idée « très vague » de cette « chose » appelée le conflit israélo-palestinien. « On croit souvent que tout israélien sert dans l’armée, et connaît de par ce fait la réalité de Cisjordanie, mais c’est faux ! Près de 50% de la société ne fait pas l’armée, et parmi les soldats, ceux qui servent en Cisjordanie représentent une minorité ». Et d’ajouter que « ma génération a grandi avec la barrière de séparation. La première fois que j’ai rencontré un palestinien, c’est en pénétrant sa maison en tant que soldat !». Israël va d’ailleurs jusqu’à interdire à ses citoyens de se rendre dans les régions sous Autorité palestinienne. A l’entrée de chacune d’entre elles, on trouve ainsi les fameux panneaux rouges qui indiquent « cette route conduit à une zone sous autorité palestinienne, l’entrée pour les citoyens israéliens est interdite, dangereuse pour votre vie et contre la loi israélienne ». De quoi en décourager plus d’un. Une séparation et méconnaissance de l’autre qui laisse la place à un imaginaire foisonnant, fait de dangers et d’ennemis contre lesquels il devient justifié d’utiliser toutes sortes de moyens coercitifs, ou alors à une indifférence menant progressivement vers l’oubli.

L’un des objectifs de Breaking the silence, c’est de pousser la société israélienne à voir et faire face à cette réalité, une réalité où de jeunes soldats parfois encore adolescents sont engagés, chaque jour, dans le contrôle de la vie quotidienne d’une population civile: « Alors que celle-ci est connue des soldats et commandants de l’armée, la société israélienne continue de fermer les yeux et nier ce qui est commis en son nom. Les soldats qui retournent à la vie civile découvrent le fossé qui sépare la réalité à laquelle ils ont été confrontés et le silence qu’ils rencontrent à la maison par rapport à celle-ci. Pour redevenir des civils, ils sont forcés d’ignorer ce qu’ils ont vu et fait. Nous luttons pour faire entendre les voix de ces soldats et pousser la société israélienne à faire face à la réalité que sa création a permis » peut-on ainsi lire sur le site internet de l’organisation, qui ne se contente du reste pas de récolter et publier des témoignages, mais milite également en faveur de la fin de l’occupation des territoires palestiniens. « le statu quo n’est tout simplement pas acceptable » assène Avner.

IMG_0846« Entrer dans une bonne unité de l’armée, pour certaines parties de la société israélienne, c’est comme entrer dans une bonne université, c’est réussir dans la vie ! ». Voilà peut-être aussi ce qui retient les soldats de réagir et les pousse au silence à leur retour à la vie civile: renoncer à l’armée ou dénoncer ses actes, c’est renoncer à un réseau social, à une forme privilégiée d’intégration dans la société. Et puis, l’armée est présentée comme la « voie normale » par laquelle tout le monde passe, alors pourquoi remettre en question les actes d’une institution si bien implantée ?

Un mécanisme dénoncé par l’association New Profile, qui pointe du doigt la militarisation excessive de la société israélienne et l’aveuglement généralisé qui en découle : « dès le plus jeune âge, le service militaire est promu dans les écoles. L’armée à un accès total à nos lycées et institutions éducatives en tout temps, quand elle le souhaite ! » dénonce Ruth Hiller, représentante de cette ONG israélienne qui soutient les jeunes objecteurs de conscience et dénonce l’infiltration de l’institution militaire jusque dans les moindres recoins de la société. « La militarisation va même jusque dans le matériel scolaire », ajoute-t-elle en montrant un exercice produit par le ministère de l’éducation pour des enfants de 5 ans, leur demandant de dessiner une ligne entre des tanks, avions de chasse ou drapeaux israéliens et le nombre correspondant ». « Les enfants n’ont à aucun moment l’opportunité de développer une conscience individuelle et critique ! », déplore-t-elle.

Dans les rues de Tel Aviv

Dans les rues de Tel Aviv

Et de poursuivre : « les armes et les soldats sont devenus une partie normale de notre environnement, aussi bien que les voitures et les arbres. Là où vous voyez de armes, nous ne les voyons même plus tant elles sont devenues normales ». « Nous n’avons aucune perception critique de ce qui se passe dans ce pays, nous avons oublié comment poser des questions, nous ne savons pas comment être critiques, nous avons peur de l’être, la peur est du reste centrale dans notre société ! » s’exclame-t-elle. La mission que se donne New profile, c’est de montrer comment le militarisme s’ introduit dans la vie quotidienne de tout israélien, et, à travers des expositions, présentations ou camps organisés avec les jeunes israéliens, créer le débat. « ce que nous voulons,c’est que les gens commencent à regarder autour d’eux, à poser des questions », explique Ruth Hiller.

Alors, la société israélienne est-elle prête à faire face à la réalité ? Comment le travail de ces organisations est-il accueilli ? « Dans certaines communautés nous sommes considérés comme des traîtres, alors que d’autres nous voient comme des héros courageux, qui remplissent leur devoir de citoyen. Mais la majorité sans doute ne s’y intéresse tout simplement pas, ce qui est peut être un plus grand problème encore » explique Avner de Breaking the Silence. « la plupart des soldats qui témoignent choisissent de rester anonymes, en raison de diverses pressions de la part d’officiels militaires et de la société en général » peut-on toutefois lire sur le site internet de l’organisation, ce qui en dit long sur la difficulté à débattre ouvertement du thème dans la société israélienne. Ancrée plus à gauche que sa consoeur Breaking the silence, New profile s’est du reste vu interdire oralement l’accès aux lycées par le ministère israélien de l’éducation. Comme plusieurs autres organisations de défense des droits humains israéliennes, les deux ONG ont en outre été qualifiées de « groupes terroristes » par l’ancien ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman. Quelques indices du chemin encore à parcourir. 

Alors qu’Israël continue à se prétendre la « seule démocratie du moyen-orient », et que le monde semble déterminé à oublier que la Palestine est occupée (et non un Etat indépendant apte à négocier à parts égales avec Israël), le travail d’organisations comme Breaking the silence ou New profile semble fondamental. Mais suffira-t-il à percer le voile d’indifférence ou d’ignorance qui semble recouvrir la société israélienne et le monde qui la regarde ? Combien de temps le peuple palestinien devra-t-il encore souffrir avant que les responsables ne soient tenus de répondre de leurs crimes ? A l’heure ou ces lignes sont écrites, un débat sur la question semble non seulement souhaitable, mais indispensable, voire même urgent.

Quand Arab Idol s’invite au Checkpoint

IMG_94123h30 du matin. Comme presque tous les dimanches, près d’un millier de travailleurs attendent dans la nuit l’ouverture du checkpoint de Tarqumyia, à quelques kilomètres d’Hébron, pour pouvoir se rendre à leur travail en Israël. Un marchand de café fait des allers retours le long de la file déjà longue d’une centaine de mètres, alors que de petits bus blancs déversent à intervalles réguliers un flot de travailleurs qui viennent en grossir les rangs. Un dimanche morose, comme tous les dimanches, premier jour de la semaine ici en Palestine.

Et puis tout à coup apparaît un jeune homme. « Cellcom, Orange, Jawal ! » crie-t-il en remontant la file des travailleurs, cherchant celui qui lui achètera les cartes téléphoniques qu’il vend. S’approchant de nous, il se met soudain à affirmer « je chante mieux que Mohamed Assaf ! » Puis se tournant vers la file des travailleurs, « je chante mieux que Mohamed Assaf! Je chante mieux que Mohamed Assaf !» poursuit-il avec enthousiasme. Dans la pénombre, quelques sourires se dessinent sur les lèvres et peu à peu, les regards se tournent vers lui.

IMG_7607Bien plus que les allers retours de John Kerry en quête d’une relance des négociations de paix, la nouvelle qui a dernièrement fait le tour de la planète et dont tout le monde parle encore ici en Palestine, c’est bien la victoire de Mohamed Assaf, Palestinien de Gaza, au concours télévisé de chant « Arab Idol », l’équivalent d’ « American Idol » dans les pays arabes. Le soir de sa victoire, toute la Palestine était scotchée à son écran de télévision pour assister à la finale transmise en direct depuis Beyrouth, et des projections en plein air avaient même été organisées dans certains endroits. A Gaza, des portraits géants du chanteur étaient placardés dans les rues, et l’enthousiasme des foules forçait le Hamas à tolérer les immenses manifestations de liesse à l’égard de l’idole au répertoire parfois bien éloigné des codes moraux et religieux stricts de l’organisation.

IMG_7616Parmi les travailleurs patientant devant le checkpoint ce matin-là, nombreux sont sans doute ceux qui ont veillé plus tard que d’habitude, le soir précédent, pour assister en direct et souvent en famille à la finale du concours télévisé de chant. A l’annonce de la victoire du gazaoui et jusque tard dans la nuit, des manifestations de joie éclataient un peu partout et les rues étaient envahies d’un défilé de véhicules klaxonnant, rendant tout sommeil impossible. Malgré la fatigue qui se lit sur les visages ce matin là, on décèle encore dans l’atmosphère comme une énergie particulière. « Chante nous une chanson ! Chante nous une chanson ! » lancent les travailleurs au vendeur de cartes téléphoniques. « Il est trop tôt, maintenant c’est l’heure de la prière ! », rétorque le prétendu chanteur, un grand sourire aux lèvres, avant de retourner à la vente de ses cartes.

IMG_7595Après que ceux qui le souhaitaient aient accompli leur prière, agenouillés sur des cartons un peu à l’écart ou parfois en plein milieu des grillages du checkpoint, il reprend toutefois de plus belle: « je chante mieux que Mohamed Assaf ! Si, si, c’est vrai ! ». Et à nouveau, les travailleurs de le mettre au défi : « prouve-le, chante nous quelque chose ! ». Devant l’insistance de l’assemblée, le jeune homme se positionne alors face à la file et se met à chanter. Effectivement magnifique, sa voix claire envahit soudain l’atmosphère, comme insolite dans cet endroit habituellement si hostile. L’espace d’un instant, le temps semble comme suspendu. Après un premier succès, c’est à un titre de la chanteuse libanaise Fairuz auquel l’assistance aura droit : « redonne moi ma terre ! », disent les paroles en arabe. Assis sur des cartons, deux autres jeunes hommes se joignent à sa voix, alors que les premières lueur du jour apparaissent et que les travailleurs se pressent, parfois perdant patience, dans le labyrinthe de grillages qui mène vers Israël.

IMG_7674Comme beaucoup de checkpoints, celui de Tarqumyia est placé  à quelques kilomètres à l’intérieur de la ligne verte, dans la tentative qui semble perpétuelle d’Israël de gagner des terres palestiniennes. Simple poste de contrôle au début des années 2000, il s’est transformé peu après la seconde intifada en un froid et imposant terminal mêlant miradors, barbelés, et tourniquets automatisés menant à de longs et étroits couloirs cernés de hautes barrières métalliques, contraignant les travailleurs à progresser dans ce qui ressemble à des cages à animaux sous l’œil de plusieurs caméras et de soldats invisibles, ne s’exprimant que par micro et haut-parleur interposé.

Chaque jour, près de 4000 travailleurs traversent le checkpoint, contraints de se lever à deux ou trois heures du matin pour parvenir à temps à leur travail, de l’autre côté de la barrière. Ici, l’attente se monte en effet parfois à plus d’une heure, et les contrôles sont stricts et minutieux. « Parfois de petits groupes de travailleurs sont contraints de se déshabiller complètement! » nous confie ainsi l’un des travailleurs, qui ne cache pas son ressentiment à l’égard des traitements humiliants imposés aux Palestiniens. « Ce que veut Israël, c’est que nous nous pressions pour travailler et que vous nous taisions ! », ajoute l’un des apprentis-chanteurs, se référant aux multiples contraintes imposées aux palestiniens dans les territoires occupés.

IMG_7622Si Mohamed Assaf représente un symbole politique de par sa simple origine, Gaza, son répertoire comprenant des chants traditionnels palestiniens tels que, Ally el-Kofia « brandis le keffieh » – l’hymne qui l’a mené à la victoire – n’a pas eu peine à susciter rapidement la ferveur de tout un peuple vivant sous occupation depuis des années, et dont les perspectives d’obtenir un véritable Etat indépendant, au sein duquel ils jouiraient pleinement de leurs droits, semblent s’amenuiser de jour en jour. Au delà du symbole politique, l’élan de joie soulevé par le jeune chanteur exprime cependant peut-être aussi tout simplement l’aspiration de la majorité des Palestiniens, jeunes et vieux, de Gaza à la Cisjordanie, à mener une vie normale, aimer ses idoles musicales, circuler librement et être considéré comme autre chose que des terroristes. Cela arrivera-t-il toutefois un jour ? Ne peut-on s’empêcher de s’interroger alors que les travailleurs s’engouffrent un à un dans le dispositif sursécuritaire du checkpoint et que l’apprenti Arab Idol retourne à la vente de ses cartes téléphoniques.

Vers une troisième intifada?

a school principal trying to comfort detained child-Øystein Nedrebø

Enseignante tentant de réconforter un enfant suite à son arrestation – Hébron, avril 2013 – Photo Øystein Nedrebø

Quelques jours à peine après notre arrivée à Hébron, trois enfants palestiniens étaient brutalement arrêtés sous nos yeux suite à une simple dispute provoquée par de jeunes colons israéliens. Peu après, dans le camp de réfugiés d’Al Arrub, Ahmad, âgé de 15 ans, nous montrait sur son corps des traces de maltraitances physiques de la part de soldats, nous racontant comment ces derniers avaient fait irruption chez lui au milieu de la nuit, lui bandant les yeux et lui attachant les mains avant de l’emmener dans la colonie la plus proche pour l’interroger durant plusieurs heures à propos d’un prétendu jet de pierres. Deux cas illustratifs d’une violence récurrente à l’égard de mineurs dénoncée par plusieurs organisations de défense des droits des enfants travaillant dans les territoires occupés, parmi lesquelles Defence for Children International (voir video). Une génération d’enfants traumatisés qui pourrait agir comme une bombe à retardement. En plein centre de la ville d’Hébron, une organisation s’efforce pourtant de les aider à regagner une « vie normale ».

Affronter le traumatisme à travers la créativité ? : C’est le défi que se lance le Palestinian Child Art Center (PCAC). Crée en 1994 après le massacre de 29 palestiniens par un réserviste de l’armée israélienne dans la célèbre Mosquée d’Ibrahim, en plein milieu du Ramadan, l’organisation s’était alors donné pour objectif d’aider les enfants affectés par l’événement à retrouver un équilibre à travers l’expression artistique. Près de vingt ans plus tard, le centre qui se donne pour slogan « towards a creative palestinian child » continue à accueillir des enfants victimes de violences liées à l’occupation mlitaire israélienne. Assis autour d’un café dans le bureau de Samih Abu Zakieh, artiste, fondateur et directeur du centre, en compagnie de l’un de ses collègues, d’une enseignante et de deux jeunes étudiantes bénévoles de l’association, nous discutons ce jour là de la Palestine et de son avenir.

Sans paix pour les enfants il n’y aura jamais de paix !

dren being forcefully taken away by Israeli soldier-Øystein Nedrebø

Arrestation d’enfants dans les rues d’Hébron – Avril 2013 – Photo Øystein Nedrebø

Pensez-vous qu’il y aura une troisième intifada ? demande l’un de mes collègues.« Nous ne voulons pas de troisième intifada, cela ne dépend toutefois pas de nous mais d’Israël ! Si Israël se retire de Cisjordanie, il n’y aura pas de troisième intifada, mais dans le cas contraire il y en aura sans doute une, et bientôt! » répond Samih Abu Zakieh, « S’il n’y a pas de paix maintenant, c’est parce qu’ Israël ne veut pas la paix, mais veut voler des terres à Jérusalem, à Hébron et ailleurs !» ajoute-t-il. Et d’expliquer que « Les jeunes d’ici veulent simplement vivre en paix dans leur Etat. Sans paix pour les enfants, il n’y aura jamais de paix ! ».

Lorsqu’ on lui demande ce qu’elle en pense, Samia, professeur dans une école palestinienne située en plein centre de H2, la Hébron occupée par Tsahal, se contente de répondre « si tu viens tout me prendre, je me battrai ! ». L’une des jeunes bénévoles du centre, âgée d’une vingtaine d’années et également enseignante dans un jardin d’enfant, explique quant à elle qu’ « aujourd’hui, les jeunes peuvent voir le monde sur internet, voir comment la vie se passe ailleurs. Nous voulons simplement être libres, pouvoir aller où nous le souhaitons, voir Tel aviv, Haifa, ou se rendre à la mosquée Al Aqsa de Jérusalem ! » explique-t-elle. Lorsqu’on lui demande comment elle envisage le futur, elle nous répond « j’aimerais la paix, je l’aimerais vraiment, mais si quelqu’un vient me prendre ce qui m’appartient, je vais me battre !». « L’enfant qui passe tous les jours par le checkpoint et y subi de perpétuels harcèlements, ne pensez-vous pas qu’il aura un peu de ressentiment ? » ajoute-t-elle, se référant aux enfants qui fréquentent son jardin d’enfant et qu’elle voit quotidiennement subir l’impact de l’occupation.

Banquier de formation, le collègue de bureau de Samih Abu Zakieh ne croit pour sa part pas à une troisième intifada : « En tant qu’êtres humains, nous voulons simplement vivre en paix, avoir de la nourriture, des habits, etc. On a besoin de nos droits, mais aussi d’argent pour nourrir nos familles, …on ne peut pas prendre le risque d’une 3e intifada! » affirme-t-il, faisant sans doute référence aux conséquences dramatiques de la seconde intifada sur la société palestinienne. Tout comme son collègue, il pense toutefois que la paix dépend essentiellement d’Israël : « les leaders palestiniens actuels représentent une opportunité, même certains leaders du Hamas veulent maintenant la paix, …les palestiniens ont changé et ne disent plus seulement « non », mais Israël n’écoute pas ! » explique-t-il. « Les israéliens sont fous, au lieu de construire des murs, ils pourraient construire des ponts pour vivre ensemble et créer la paix. A l’heure actuelle, la plupart des palestiniens sont modérés, mais s’ils n’obtiennent pas d’Etat bientôt, on ne sait pas comment la situation peut évoluer ! » ajoute Samih Abu Zakieh, comme pour souligner les propos de son collègue.

Arrestation d’enfants dans les rues d’Hébron – Avril 2013 – Photo Øystein Nedrebø

Afin de travailler à une paix juste, toute reprise du dialogue devra cependant être fondée sur certaines bases, disent les dirigeants actuels de l’Autorité palestinienne, qui exigent un gel total de la colonisation israélienne et une référence aux lignes d’avant l’occupation israélienne des territoires palestiniens en juin 1967 comme base de discussions. Soit rien d’autre que le respect du droit international et des multiples résolutions de l’ONU correspondantes. Des conditions qui semblent cependant déjà trop exigeantes aux yeux du gouvernement israélien. « Pour moi, l’établissement de conditions préalables est un obstacle insurmontable », aurait ainsi déclaré M. Nétanyahou en réponse aux exigences palestiniennes (ref).

« Celui qui veut véritablement la paix trouvera 100 solutions, mais il n’y a qu’un seul chemin pour la guerre » conclut ce jour-là le directeur du Palestinian Child Art Center, se référant à l’une de ses œuvres : 100 colombes de la paix dessinées durant les mois de couvre-feu imposés à Hébron lors la seconde intifada. «…Mais croyez-vous qu’Israël pense à 100 manières de faire la paix ? » nous lance-t-il. A entendre les propos de M. Netanyaou, il y a en effet de quoi s’interroger.

En attendant une très hypothétique relance de négociations de paix, les membres de PCAC continueront, jour après jour, à tenter de soigner les blessures et traumatismes des enfants victimes de l’occupation. « Même si nous avons parfois des difficultés économiques, nous continuons à travailler parce que nous croyons en notre mission, et aussi parce qu’aider un enfant n’a pas de prix !» assène Samih Abu Zakieh. Grâce à des organisations telles que PCAC, les enfants parviendront sans doute à affronter le traumatisme immédiat. Mais jusqu’à quand le sparadrap parviendra-t-il à cacher la profondeur de la blessure ?

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Voir l’excellente vidéo réalisé par la section palestinienne de Defence for Children International à propos des arrestations d’enfants dans les territoires occupés ainsi que les bulletins mensuels de la même organisation qui répertorient les détentions d’enfants. 

Voir également les newsletter mensuelles de Military court watch, qui répertorient le nombre d’enfants détenus dans les prisons israéliennes, ou le récent rapport publié par les observateurs internationaux de CPT (Christian peacemaker teams) qui documente les arrestations d’enfants à Hébron de février à avril 2013, 

Pas de dialogue sans justice !

P1030217« Si un colon israélien vient vous parler amicalement, que faites-vous ? ….par exemple si il veut vous acheter quelque chose…. ? ». Cette question posée par une touriste allemande à l’un des membres de l’organisation Youth against settlements dans le cadre d’une visite guidée de la ville d’Hébron reflète a elle seule une façon d’aborder les relations israélo-palestiniennes dénoncée par de nombreuses organisations de la société civile palestinienne : La « normalisation », ou le fait de considérer le contexte israélo-palestinien comme une situation de conflit entre deux parties égales et légitimes, en niant l’existence d’un oppressé et d’un oppresseur et les violations répétées du droit international commises par ce dernier.

Un groupe d’une trentaine de membres d’une congrégation religieuse allemande visite aujourd’hui Hébron, et en particulier la partie de la ville occupée par l’armée israélienne : au programme, une rencontre avec un représentant de l’organisation palestinienne Youth against settlements (voir blog du 11 mai 2013), mais aussi avec le porte-parole des colons israéliens d’Hébron, afin « d’entendre la position de chacune des parties en conflit ».

Après avoir gravi le sentier qui mène à Youth Against Settlements (YAS), le groupe composé principalement de retraités se rassemble à l’arrière de la maison afin de profiter du seul endroit ombragé en cette chaude journée de juin. Juste en face, l’un des miradors placés par l’armée israélienne un peu partout dans le quartier donne le ton. Une fois chacun installé, l’un des animateurs du centre entame la présentation de l’organisation, évoquant les difficiles conditions de vie des habitants palestiniens de cette partie de la ville, la forte présence militaire, la violence des colons, et les activités développées depuis plusieurs années pour dénoncer la situation mais aussi venir en aide aux familles du quartier. « Nous revendiquons la fin de l’occupation,  ici c’est la Palestine ! », dit-il, « Nous n’avons rien contre le fait que des juifs vivent à Hébron, mais pas s’ils occupent nos maisons et en chassent leurs occupants. Si ils veulent vivre ici, cela doit être dans un Etat palestinien ! ».

Un discours qui semble peut-être trop extrême aux oreilles de certains des touristes du groupe : « que dites vous aux extrémistes de votre camp ? », demande ainsi l’un d’entre eux. « Si un colon s’approche de vous amicalement, par exemple pour vous acheter quelque chose, que ferez vous? », renchérit une autre. Des question qui reflètent une vision relativement répandue selon laquelle « il y a des extrêmes des deux côtés et il suffirait que les deux parties dialoguent et renoncent à « tant de haine » » pour parvenir à une solution du conflit ». Seulement voilà, disent les nombreuses organisations palestiniennes qui dénoncent cette façon de présenter les choses: nous ne sommes pas en présence de deux parties égales, mais face à un oppresseur et un oppressé, et tout dialogue entre eux qui ne reconnaîtrait pas cet état de fait et ne serait pas destiné à le dénoncer et à y résister « autoriserait des relations ordinaires et quotidiennes à exister en parallèle avec les crimes continuels commis par Israël contre les palestiniens, donnant une fausse et nuisible impression de normalité dans une situation clairement anormale d’oppression coloniale » (PACBI).

Une tendance dénoncée non seulement par Youth against settlements, mais également par les 170 partis politiques, syndicats et mouvements de la société civile palestinienne signataires de l’appel de 2005 à des mesures de Boycott, désinvestissement et sanctions envers Israel (BDS), qui définissent la normalisation comme « la participation à tout projet, initiative ou activité en Palestine ou internationalement, qui vise implicitement ou explicitement à amener des israéliens et palestiniens (personnes ou institutions) à dialoguer sans placer comme objectif de ce dialogue la résistance à et la dénonciation de l’occupation israélienne et toutes les formes de discrimination et d’oppression contre la population palestinienne ». L’utilisation même du terme « conflit » est du reste remise en question par les tenants de cette vision, puisqu’il provoquerait une illusion de parité entre l’Etat occupant et la population civile occupée.

« Nous n’accepterons jamais la normalisation des relations avec les colons ! » rétorque ce jour-là le représentant de YAS à la touriste allemande. Sans reconnaissance de l’illégitimité des colonies – illégales au regard du droit international – et de la situation d’oppression de la population palestinienne, il ne souhaite pas parler amicalement ou entretenir des relations « normales » avec son oppresseur. Comment devenir de « bons amis » ou même échanger innocemment avec un voisin qui aurait volé sa maison, chassé toute sa famille et attaqué ses enfants avec des pierres, sans que celui-ci ne reconnaisse son tord ? « Pas de dialogue sans justice », exprime simplement ce jour-là le représentant de Youth against settlements.

Comme alternative afin de poser les bases d’une paix juste fondée sur le respect du droit international, et au vu de l’échec de tous les autres moyens utilisés jusque là, c’est le boycott que le mouvement BDS – avec lequel collabore YAS – propose comme instrument de résistance civile et non violente contre l’occupation israélienne.

« À la lumière des violations persistantes du droit international par Israël; Étant donné que, depuis 1948, des centaines de résolutions de l’ONU ont condamné les politiques coloniales et discriminatoires d’Israel comme illégales et ont appelé à des remèdes immédiats, proportionnés et efficaces; Étant donné que toutes les formes d’intervention internationale et tentatives de paix n’ont pu jusqu’ici convaincre ou forcer Israel à se conformer à la loi humanitaire, à respecter les Droits fondamentaux et à mettre fin à son occupation et oppression du peuple de Palestine, nous, représentants de la Société Civile Palestinienne, invitons les organisations des sociétés civiles internationales et les gens de conscience du monde entier à imposer de larges boycotts et à mettre en application des initiatives de désinvestissement contre Israël tels que ceux appliqués à l’Afrique du Sud à l’époque de l’Apartheid. Ces mesures de sanction non-violentes devront être maintenues jusqu’à ce qu’Israël honore son obligation de reconnaître le droit inaliénable des Palestiniens à l’autodétermination et respecte entièrement les préceptes du droit international en mettant fin à l’occupation et à la colonisation de tous les terres Arabes occupées en 1967, en démantelant le Mur; en reconnaissant les droits fondamentaux des citoyens Arabes Palestiniens d’Israël à une égalité absolue, et en respectant, protégeant et favorisant les droits des réfugiés palestiniens au retour tel que stipulé dans la résolution 194 de l’ONU » peut-on lire dans la version française de l’appel palestinien signé en 2005 et largement suivi par au niveau international. Ce que demandent les organisations palestiniennes et internationales du mouvement BDS qui dénoncent la « normalisation », c’est tout simplement que tout projet qui vise à réunir israéliens et palestiniens pour dialoguer se base sur l’acceptation et le respect de ces mêmes principes, soit des résolutions de l’ONU. Une condition préalable trop exigeante?

« Nous sommes bons amis avec nos voisins palestiniens ! » diront certains colons, cherchant à se présenter comme bienveillants et dénonçant le refus de l’autre partie de faire de même. Lorsqu’on y regarde d’un peu plus près, la réalité apparaît toutefois un peu plus complexe. Une complexité qui semble d’autant plus importante à comprendre que selon la campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israel (PCABI), beaucoup voire la plupart de projets tendant à la « normalisation » seraient sponsorisés et/ou financés par des organisations et gouvernements internationaux.

« Les accords d’Oslo ont été la plus grande initiative de normalisation! », nous confiera à ce titre un peu plus tard l’un des membres de YAS. Une position peu éloignée de celle défendue dès 1995 par l’éminent intellectuel palestinien Edward Said, qui écrivait à propos des mêmes accords que « For the first time in the twentieth century an anti-colonial liberation movement had not only discarded its own considerable achievements but had made an agreement to cooperate with a military occupation before the occupation had ended ». Bientôt 20 ans plus tard, face à une Autorité palestinienne sans véritable pouvoir, qui pour beaucoup de palestiniens ne fait que « masquer ou servir l’occupation », ces propos semblent prendre toute leur signification. 

« Nothing is happening in Hebron »

Ecolière contrôlée au checkpoint

Ecolière contrôlée au checkpoint

Ce que recherchent certains journalistes, militants internationaux, voire même travailleurs humanitaires à Hébron, c’est de l’ « action ». La présence de colons israéliens religieux et idéologiques parmi les plus déterminés au cœur de l’une des plus importantes ville palestinienne de Cisjordanie pourrait en effet laisser présager de médiatiques et vendeuses images de manifestations urbaines, jets de pierres ou autres démonstrations militaires de force sur fond de gaz lacrymogènes. Si la ville a pu être le théâtre de telles scènes par le passé et l’est encore parfois, la violence la plus puissante et la plus écrasante est cependant bien moins visible. 

Une vingtaine de jeunes palestiniens sont assis au milieu de la route en signe de protestation. Nous sommes en plein centre d’Hébron, devant l’un des checkpoints qui marque la séparation entre les parties palestinienne et israéliennes de la ville. Réunis ici spontanément en signe de solidarité avec trois de leurs amis qui viennent d’être arrêtés par la police israélienne, les jeunes manifestent leur ras-le-bol face aux perpétuels harcèlements subis par les habitants du quartier lors du passage du checkpoint. 

« Cet après midi, plusieurs personnes ont été détenues au checkpoint parfois durant plusieurs heures alors qu’ils sont connus des soldats et passent ici tous les jours ! », expliquent les manifestants, pour la plupart des résidents de « H2 », la Hébron occupée par les troupes israéliennes. « Cela fait plusieurs semaines que ce type d’incident arrive quotidiennement », ajoutent-ils. « Maintenant ils ont arrêté trois de nos amis, c’en est assez ! ». Lorsque l’on s’enquiert des raisons des arrestations, c’est toujours la même réponse : « No reason » ! Personne ne comprend pourquoi il est arrêté ou ce qu’on lui reproche. A nos questions, certains répondent même par un sourire condescendant. A quoi bon rechercher des explications rationnelles, c’est l’arbitraire total ! comprend-on entre les lignes.

Force est de constater que les entraves et contrôles imposés quotidiennement à la population palestinienne de cette partie de la ville semblent parfois particulièrement absurdes et souvent disproportionnés. L’après-midi même, un professeur d’une école voisine était ainsi contraint de patienter près d’une heure trente debout à côté du checkpoint, accusé de disposer de faux papiers. Quelques jours plus tôt, c’est l’un des habitants du quartier qui était retenu durant près de deux heures simplement pour avoir refusé de donner son nom pour une dixième fois au soldat de service. Le soir même, le checkpoint était momentanément fermé, contraignant une quinzaine de personnes à patienter durant de longues minutes, le temps qu’un groupe d’une vingtaine de soldats surarmés se lance à l’assaut d’une maison voisine pour y arrêter un hypothétique enfant qui leur aurait lancé des pierres. Si l’on ajoute à cela les injonctions faites aussi bien aux enfants qu’aux adultes à passer plusieurs fois par le détecteur de métal, vider leur poches et laisser fouiller leurs sacs jusqu’à plusieurs fois par jour, lors de chaque passage du checkpoint, on comprend aisément la perte de patience des habitants. Lorsque l’on s’aventure à demander aux militaires les raisons des détentions ou de leur comportement chicanier, c’est en général la même réponse que l’on obtient, si toutefois ceux-ci daignent nous répondre ou ne menacent pas de nous arrêter à notre tour: « It is our mission! »

L'une des victimes d'arrestation arbitraire

L’une des victimes d’arrestation arbitraire

L’ absurdité est parfois même poussée à la caricature : Un paisible éleveur palestinien à qui nous rendions visite aux abords de la cité nous racontait ainsi dernièrement presque en riant comment non seulement ses deux fils, mais également l’un des dromadaires de son élevage avait été arrêté durant environ 30 minutes par les soldats, sans que ceux-ci ne daignent lui en expliquer les raisons. Un humour qu’il n’est cependant pas toujours facile de garder. « on en a ras la bol de ces entraves inutiles et de cet arbitraire ! » souhaitent exprimer aujourd’hui les manifestants assis devant le checkpoint. Une démarche qui dépasse visiblement déja les limites de l’acceptable. Trois habitants du quartier désirant se rendre à la manifestation seront ainsi à leur tour retenus au checkpoint durant près de 30 minutes, sans aucune explication.

« Il ne se passe rien à Hébron » nous commentait dernièrement un journaliste britannique sur place pour quelques jours. Rien peut-être qui permette de mettre en scène une « confrontation entre les extrêmes » ou de produire un titre accrocheur comme les journaux les aiment. Ici, la violence la plus puissante et écrasante se produit cependant au quotidien. Moins visible, peut-être pas très vendeuse, sans doute plus difficile à montrer et à faire comprendre à l’extérieur, elle n’en est pas moins bien présente, tout les jours, sur le chemin de l’école ou du travail, lorsque les habitants souhaitent accéder à des soins médicaux, construire une maison, passer une nuit paisible ou simplement un après-midi tranquille dans leur jardin. Une violence quotidienne qui petit à petit fatigue, épuise, écrase, et pousse les gens à bout.

« nous voulons simplement vivre libres et en paix », disent la majorité des habitants de H2. Pour entendre et diffuser ce message, plusieurs journalistes avaient été invités ce jour là. Les manifestants n’obtiendront cependant pour toute réponse que quelques arrestations supplémentaires, gaz lacrymogènes et autres bombes sonores destinées à les disperser. A l’image de la disposition de l’occupant à entrer dans un véritable dialogue avec la population palestinienne ?