Résister à l’occupation

Photo de la manifestationSituée au cœur des territoires occupés, Hébron constitue l’un des épicentres du conflit israélo-palestinien. Dans cette ville divisée en deux cohabitent une majorité de population palestinienne et une minorité de colons israéliens, qui revendiquent l’endroit en raison de la présence du tombeau d’Abraham, second lieu saint du judaïsme. Ouvertement soutenue par l’Etat d’Israël, leur présence, contraire au droit international, s’accompagne de nombreuses violations des droits humains. 

Vingt arrestations et plusieurs menaces de mort. C’est ce qu’il en coûte à qui décide de dénoncer l’occupation israélienne des territoires palestiniens. C’est du moins le cas pour Issa Amro, qui a fondé Youth Against Settlements (YAS, Jeunesse contre la colonisationavec d’autres jeunes Palestiniens d’Hébron. Basée à quelques mètres de l’une des quatre colonies israéliennes implantées au cœur de la cité, l’organisation, qui se définit comme un « groupe militant cherchant à mettre un terme à la colonisation israélienne de la Palestine à travers la lutte populaire non violente et la désobéissance civile », fait office de lieu de rencontre et d’animation dans ce quartier parmi les plus conflictuels de la ville, ainsi que de base pour l’organisation d’actions politiques non-violentes.

«No peace with settlements» (Pas de paix avec la colonisation) proclame la banderole brandie ce jour-là par plusieurs des militants devant un bâtiment qui pourrait bien se transformer en une nouvelle colonie israélienne au cœur d’Hébron. Occupé en 2007 par des colons, puis évacué de force en 2008 dans l’attente d’une décision des plus hautes instances judiciaires israéliennes, il devrait prochainement faire l’objet d’un verdict définitif. Une colonie de plus dans cet endroit stratégique situé au sein d’un quartier palestinien représenterait un pas significatif dans la colonisation progressive de la cité, d’où la manifestation d’aujourd’hui. Depuis l’établissement de la colonie de Kiryat Arba aux abords de la ville au lendemain de la guerre des Six jours en 1967, et malgré l’illégalité de toutes les colonies au regard du droit international, le nombre de colons n’a en effet cessé d’augmenter, amenant avec elle son lot de discriminations, d’abus et de violences à l’égard de la population palestinienne, et contraignant beaucoup de personnes au déplacement forcé.

Restrictions et harcèlement

Colon dans une rue d'Hébron interdite aux palestiniens«Nous n’avons rien contre le fait que des juifs habitent ici, mais pas s’ils nous chassent de nos maisons et arrêtent nos enfants!», affirment les militants de YAS. Ils proviennent pour la plupart de «H2», la partie de la ville restée sous contrôle militaire israélien suite au protocole d’Hébron de 1997, alors que la majorité passait sous autorité palestinienne. Ici, trente mille Palestiniens cohabitent avec cinq cents colons placés sous la protection de mille cinq cents soldats de Tsahal. Ils voient leur quotidien marqué par d’innombrables restrictions et harcèlements. Pour des raisons de «sécurité», plus de mille huit cents commerces de la zone ont été fermés1, et les environs immédiats des colonies sont interdits aux Palestiniens, aussi bien à pied qu’en véhicule. «Des mesures qui seront également prises aux abords d’une éventuelle nouvelle colonie», explique l’un des manifestants présents ce jour-là. Soumis à la loi martiale, alors que les colons sont soumis à la loi civile, régime discriminatoire que beaucoup qualifient d’«apartheid», les Palestiniens de la zone font en outre l’objet de fréquentes violences de la part des colons.

Agir

Face à l’injustice, les jeunes de YAS ont décidé de ne pas rester les bras croisés. Outre des manifestations comme celle d’aujourd’hui, ils organisent des ateliers vidéo pour apprendre aux habitants à documenter les violations des droits humains dont ils sont victimes, fournissent des conseils aux familles ou donnent des cours d’hébreu pour permettre aux mères de comprendre les soldats qui font irruption dans leur maison en pleine nuit. «Nous voulons lutter contre le sentiment d’isolement des habitants, leur faire sentir qu’ils ne sont pas seuls», explique l’un d’eux. Le dernier projet de l’organisation, c’est la rénovation d’une habitation pour en faire un jardin d’enfants, qui contribuera à ramener de la vie dans un quartier déserté par beaucoup de ses habitants. L’armée et les colons sont venus plusieurs fois tenter d’interrompre les travaux, mais les volontaires n’ont pas abandonné.

Arrestations arbitraires

Photo d'Issa Amro détenu par les forces israéliennes«Les habitants ont parfois peur d’approcher notre organisation par crainte de la répression de l’armée et de la police israéliennes», explique Issa Amro, qui nous confie du reste avoir été convié à se rendre à la police suite à la manifestation de ce jour. «Probablement une nouvelle arrestation», commente-t-il, presque blasé tant cela est devenu pour lui une habitude. Parmi les membres de YAS, rares sont ceux qui n’ont pas été arrêtés une ou plusieurs fois, souvent sans raison ou sur la base d’accusations sans fondement. D’une durée de quelques heures à quelques jours, voire plus, ces arrestations sont vécues comme un véritable harcèlement. «L’un des militants a cessé de venir au centre car il craignait d’être arrêté et de ne pouvoir assister à son mariage qui doit avoir lieu dans deux mois!», raconte Issa. Un exemple qui illustre la menace permanente qui plane sur la tête des militants. «En général, les arrestations sont effectuées pour faire plaisir aux colons», estime Issa, qui considère que les personnes qui dénoncent la situation à Hébron sont particulièrement visées.

L’intimidation va même parfois plus loin. En juillet, un individu non identifié a tiré à balles réelles en direction de plusieurs membres de YAS assis devant leur centre. «Depuis, beaucoup ont cessé de venir par peur pour leur sécurité. Quand on demande la protection de la police, on n’obtient aucun résultat. Les policiers m’ont d’ailleurs conseillé de quitter la zone car ils ne peuvent pas me protéger!», explique Issa. Selon les chiffres fournis par le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), 90% des plaintes déposées par des Palestiniens pour violences de la part des colons en Cisjordanie sont en effet classées sans suite, si bien que beaucoup ne se donnent même plus la peine de porter plainte.

En août 2013, plusieurs rapporteurs spéciaux des Nations unies exposaient leurs profondes préoccupations à propos de la situation des droits humains dans les territoires occupés. Ils dénonçaient le «haut degré de complicité de l’armée israélienne face à la violence des colons contre la population palestinienne» et en particulier la situation de Issa Amro, victime selon eux d’un «schéma de harcèlement». «Cela représente un petit pas, mais nous avons besoin de plus de soutien politique et de pression sur Israël de la part de la communauté internationale», estime le concerné.

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Pour plus d’informations sur la potentielle nouvelle colonie au coeur d’Hébron, voir ici

Voir également l’excellent documentaire « Voyage dans une guerre invisible » réalisé par deux journalistes rencontrés sur place et diffusé sur Canal+ à propos de la situation à Hébron et le thème de la colonisation des Territoires palestiniens en général.

Vers une troisième intifada?

a school principal trying to comfort detained child-Øystein Nedrebø

Enseignante tentant de réconforter un enfant suite à son arrestation – Hébron, avril 2013 – Photo Øystein Nedrebø

Quelques jours à peine après notre arrivée à Hébron, trois enfants palestiniens étaient brutalement arrêtés sous nos yeux suite à une simple dispute provoquée par de jeunes colons israéliens. Peu après, dans le camp de réfugiés d’Al Arrub, Ahmad, âgé de 15 ans, nous montrait sur son corps des traces de maltraitances physiques de la part de soldats, nous racontant comment ces derniers avaient fait irruption chez lui au milieu de la nuit, lui bandant les yeux et lui attachant les mains avant de l’emmener dans la colonie la plus proche pour l’interroger durant plusieurs heures à propos d’un prétendu jet de pierres. Deux cas illustratifs d’une violence récurrente à l’égard de mineurs dénoncée par plusieurs organisations de défense des droits des enfants travaillant dans les territoires occupés, parmi lesquelles Defence for Children International (voir video). Une génération d’enfants traumatisés qui pourrait agir comme une bombe à retardement. En plein centre de la ville d’Hébron, une organisation s’efforce pourtant de les aider à regagner une « vie normale ».

Affronter le traumatisme à travers la créativité ? : C’est le défi que se lance le Palestinian Child Art Center (PCAC). Crée en 1994 après le massacre de 29 palestiniens par un réserviste de l’armée israélienne dans la célèbre Mosquée d’Ibrahim, en plein milieu du Ramadan, l’organisation s’était alors donné pour objectif d’aider les enfants affectés par l’événement à retrouver un équilibre à travers l’expression artistique. Près de vingt ans plus tard, le centre qui se donne pour slogan « towards a creative palestinian child » continue à accueillir des enfants victimes de violences liées à l’occupation mlitaire israélienne. Assis autour d’un café dans le bureau de Samih Abu Zakieh, artiste, fondateur et directeur du centre, en compagnie de l’un de ses collègues, d’une enseignante et de deux jeunes étudiantes bénévoles de l’association, nous discutons ce jour là de la Palestine et de son avenir.

Sans paix pour les enfants il n’y aura jamais de paix !

dren being forcefully taken away by Israeli soldier-Øystein Nedrebø

Arrestation d’enfants dans les rues d’Hébron – Avril 2013 – Photo Øystein Nedrebø

Pensez-vous qu’il y aura une troisième intifada ? demande l’un de mes collègues.« Nous ne voulons pas de troisième intifada, cela ne dépend toutefois pas de nous mais d’Israël ! Si Israël se retire de Cisjordanie, il n’y aura pas de troisième intifada, mais dans le cas contraire il y en aura sans doute une, et bientôt! » répond Samih Abu Zakieh, « S’il n’y a pas de paix maintenant, c’est parce qu’ Israël ne veut pas la paix, mais veut voler des terres à Jérusalem, à Hébron et ailleurs !» ajoute-t-il. Et d’expliquer que « Les jeunes d’ici veulent simplement vivre en paix dans leur Etat. Sans paix pour les enfants, il n’y aura jamais de paix ! ».

Lorsqu’ on lui demande ce qu’elle en pense, Samia, professeur dans une école palestinienne située en plein centre de H2, la Hébron occupée par Tsahal, se contente de répondre « si tu viens tout me prendre, je me battrai ! ». L’une des jeunes bénévoles du centre, âgée d’une vingtaine d’années et également enseignante dans un jardin d’enfant, explique quant à elle qu’ « aujourd’hui, les jeunes peuvent voir le monde sur internet, voir comment la vie se passe ailleurs. Nous voulons simplement être libres, pouvoir aller où nous le souhaitons, voir Tel aviv, Haifa, ou se rendre à la mosquée Al Aqsa de Jérusalem ! » explique-t-elle. Lorsqu’on lui demande comment elle envisage le futur, elle nous répond « j’aimerais la paix, je l’aimerais vraiment, mais si quelqu’un vient me prendre ce qui m’appartient, je vais me battre !». « L’enfant qui passe tous les jours par le checkpoint et y subi de perpétuels harcèlements, ne pensez-vous pas qu’il aura un peu de ressentiment ? » ajoute-t-elle, se référant aux enfants qui fréquentent son jardin d’enfant et qu’elle voit quotidiennement subir l’impact de l’occupation.

Banquier de formation, le collègue de bureau de Samih Abu Zakieh ne croit pour sa part pas à une troisième intifada : « En tant qu’êtres humains, nous voulons simplement vivre en paix, avoir de la nourriture, des habits, etc. On a besoin de nos droits, mais aussi d’argent pour nourrir nos familles, …on ne peut pas prendre le risque d’une 3e intifada! » affirme-t-il, faisant sans doute référence aux conséquences dramatiques de la seconde intifada sur la société palestinienne. Tout comme son collègue, il pense toutefois que la paix dépend essentiellement d’Israël : « les leaders palestiniens actuels représentent une opportunité, même certains leaders du Hamas veulent maintenant la paix, …les palestiniens ont changé et ne disent plus seulement « non », mais Israël n’écoute pas ! » explique-t-il. « Les israéliens sont fous, au lieu de construire des murs, ils pourraient construire des ponts pour vivre ensemble et créer la paix. A l’heure actuelle, la plupart des palestiniens sont modérés, mais s’ils n’obtiennent pas d’Etat bientôt, on ne sait pas comment la situation peut évoluer ! » ajoute Samih Abu Zakieh, comme pour souligner les propos de son collègue.

Arrestation d’enfants dans les rues d’Hébron – Avril 2013 – Photo Øystein Nedrebø

Afin de travailler à une paix juste, toute reprise du dialogue devra cependant être fondée sur certaines bases, disent les dirigeants actuels de l’Autorité palestinienne, qui exigent un gel total de la colonisation israélienne et une référence aux lignes d’avant l’occupation israélienne des territoires palestiniens en juin 1967 comme base de discussions. Soit rien d’autre que le respect du droit international et des multiples résolutions de l’ONU correspondantes. Des conditions qui semblent cependant déjà trop exigeantes aux yeux du gouvernement israélien. « Pour moi, l’établissement de conditions préalables est un obstacle insurmontable », aurait ainsi déclaré M. Nétanyahou en réponse aux exigences palestiniennes (ref).

« Celui qui veut véritablement la paix trouvera 100 solutions, mais il n’y a qu’un seul chemin pour la guerre » conclut ce jour-là le directeur du Palestinian Child Art Center, se référant à l’une de ses œuvres : 100 colombes de la paix dessinées durant les mois de couvre-feu imposés à Hébron lors la seconde intifada. «…Mais croyez-vous qu’Israël pense à 100 manières de faire la paix ? » nous lance-t-il. A entendre les propos de M. Netanyaou, il y a en effet de quoi s’interroger.

En attendant une très hypothétique relance de négociations de paix, les membres de PCAC continueront, jour après jour, à tenter de soigner les blessures et traumatismes des enfants victimes de l’occupation. « Même si nous avons parfois des difficultés économiques, nous continuons à travailler parce que nous croyons en notre mission, et aussi parce qu’aider un enfant n’a pas de prix !» assène Samih Abu Zakieh. Grâce à des organisations telles que PCAC, les enfants parviendront sans doute à affronter le traumatisme immédiat. Mais jusqu’à quand le sparadrap parviendra-t-il à cacher la profondeur de la blessure ?

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Voir l’excellente vidéo réalisé par la section palestinienne de Defence for Children International à propos des arrestations d’enfants dans les territoires occupés ainsi que les bulletins mensuels de la même organisation qui répertorient les détentions d’enfants. 

Voir également les newsletter mensuelles de Military court watch, qui répertorient le nombre d’enfants détenus dans les prisons israéliennes, ou le récent rapport publié par les observateurs internationaux de CPT (Christian peacemaker teams) qui documente les arrestations d’enfants à Hébron de février à avril 2013, 

« Nothing is happening in Hebron »

Ecolière contrôlée au checkpoint

Ecolière contrôlée au checkpoint

Ce que recherchent certains journalistes, militants internationaux, voire même travailleurs humanitaires à Hébron, c’est de l’ « action ». La présence de colons israéliens religieux et idéologiques parmi les plus déterminés au cœur de l’une des plus importantes ville palestinienne de Cisjordanie pourrait en effet laisser présager de médiatiques et vendeuses images de manifestations urbaines, jets de pierres ou autres démonstrations militaires de force sur fond de gaz lacrymogènes. Si la ville a pu être le théâtre de telles scènes par le passé et l’est encore parfois, la violence la plus puissante et la plus écrasante est cependant bien moins visible. 

Une vingtaine de jeunes palestiniens sont assis au milieu de la route en signe de protestation. Nous sommes en plein centre d’Hébron, devant l’un des checkpoints qui marque la séparation entre les parties palestinienne et israéliennes de la ville. Réunis ici spontanément en signe de solidarité avec trois de leurs amis qui viennent d’être arrêtés par la police israélienne, les jeunes manifestent leur ras-le-bol face aux perpétuels harcèlements subis par les habitants du quartier lors du passage du checkpoint. 

« Cet après midi, plusieurs personnes ont été détenues au checkpoint parfois durant plusieurs heures alors qu’ils sont connus des soldats et passent ici tous les jours ! », expliquent les manifestants, pour la plupart des résidents de « H2 », la Hébron occupée par les troupes israéliennes. « Cela fait plusieurs semaines que ce type d’incident arrive quotidiennement », ajoutent-ils. « Maintenant ils ont arrêté trois de nos amis, c’en est assez ! ». Lorsque l’on s’enquiert des raisons des arrestations, c’est toujours la même réponse : « No reason » ! Personne ne comprend pourquoi il est arrêté ou ce qu’on lui reproche. A nos questions, certains répondent même par un sourire condescendant. A quoi bon rechercher des explications rationnelles, c’est l’arbitraire total ! comprend-on entre les lignes.

Force est de constater que les entraves et contrôles imposés quotidiennement à la population palestinienne de cette partie de la ville semblent parfois particulièrement absurdes et souvent disproportionnés. L’après-midi même, un professeur d’une école voisine était ainsi contraint de patienter près d’une heure trente debout à côté du checkpoint, accusé de disposer de faux papiers. Quelques jours plus tôt, c’est l’un des habitants du quartier qui était retenu durant près de deux heures simplement pour avoir refusé de donner son nom pour une dixième fois au soldat de service. Le soir même, le checkpoint était momentanément fermé, contraignant une quinzaine de personnes à patienter durant de longues minutes, le temps qu’un groupe d’une vingtaine de soldats surarmés se lance à l’assaut d’une maison voisine pour y arrêter un hypothétique enfant qui leur aurait lancé des pierres. Si l’on ajoute à cela les injonctions faites aussi bien aux enfants qu’aux adultes à passer plusieurs fois par le détecteur de métal, vider leur poches et laisser fouiller leurs sacs jusqu’à plusieurs fois par jour, lors de chaque passage du checkpoint, on comprend aisément la perte de patience des habitants. Lorsque l’on s’aventure à demander aux militaires les raisons des détentions ou de leur comportement chicanier, c’est en général la même réponse que l’on obtient, si toutefois ceux-ci daignent nous répondre ou ne menacent pas de nous arrêter à notre tour: « It is our mission! »

L'une des victimes d'arrestation arbitraire

L’une des victimes d’arrestation arbitraire

L’ absurdité est parfois même poussée à la caricature : Un paisible éleveur palestinien à qui nous rendions visite aux abords de la cité nous racontait ainsi dernièrement presque en riant comment non seulement ses deux fils, mais également l’un des dromadaires de son élevage avait été arrêté durant environ 30 minutes par les soldats, sans que ceux-ci ne daignent lui en expliquer les raisons. Un humour qu’il n’est cependant pas toujours facile de garder. « on en a ras la bol de ces entraves inutiles et de cet arbitraire ! » souhaitent exprimer aujourd’hui les manifestants assis devant le checkpoint. Une démarche qui dépasse visiblement déja les limites de l’acceptable. Trois habitants du quartier désirant se rendre à la manifestation seront ainsi à leur tour retenus au checkpoint durant près de 30 minutes, sans aucune explication.

« Il ne se passe rien à Hébron » nous commentait dernièrement un journaliste britannique sur place pour quelques jours. Rien peut-être qui permette de mettre en scène une « confrontation entre les extrêmes » ou de produire un titre accrocheur comme les journaux les aiment. Ici, la violence la plus puissante et écrasante se produit cependant au quotidien. Moins visible, peut-être pas très vendeuse, sans doute plus difficile à montrer et à faire comprendre à l’extérieur, elle n’en est pas moins bien présente, tout les jours, sur le chemin de l’école ou du travail, lorsque les habitants souhaitent accéder à des soins médicaux, construire une maison, passer une nuit paisible ou simplement un après-midi tranquille dans leur jardin. Une violence quotidienne qui petit à petit fatigue, épuise, écrase, et pousse les gens à bout.

« nous voulons simplement vivre libres et en paix », disent la majorité des habitants de H2. Pour entendre et diffuser ce message, plusieurs journalistes avaient été invités ce jour là. Les manifestants n’obtiendront cependant pour toute réponse que quelques arrestations supplémentaires, gaz lacrymogènes et autres bombes sonores destinées à les disperser. A l’image de la disposition de l’occupant à entrer dans un véritable dialogue avec la population palestinienne ?

« Ils ne sont pas fous, ils savent ce qu’ils font, ils ont une stratégie! »

P1030079Il fait encore chaud en cette fin d’après-midi du mois de mai. Assis à l’ombre d’un majestueux olivier, baignés dans les effluves fruitées du narguilé à la pomme que nous partageons tout en sirotant le traditionnel thé à la menthe ultra sucré, nous admirons la vue magnifique sur Hébron qui s’étend à nos pieds. Dans les airs, comme en harmonie avec le paysage, raisonne l’appel à la prière des muezzins de toutes les mosquées de la ville. L’endroit et le moment semblent idylliques, et pourtant nous nous trouvons en plein centre de l’un des quartiers les plus conflictuels d’Hébron. Derrière nous, à quelques mètres seulement, un mirador et une habitation transformée en base militaire protègent la colonie israélienne de Tel Rumeida, où vit notamment Barush Marzel, ancien leader du parti Kach, considéré comme une organisation terroriste par de nombreux Etats y compris Israël. Nous sommes devant la maison de « Youth against settlements » dans « H2 », la Hébron occupée par l’armée israélienne, et Badia. B, l’un de ses fondateurs, nous explique les origines et objectifs de l’association.

Fondée par un groupe de jeunes qui ont choisi de dénoncer la situation dans laquelle ils vivent et soutenir les familles palestiniennes de « H2 » qui souffrent de l’occupation, Youth Against Settlements (YAS) réalise quantité d’activités différentes: Ateliers vidéo pour apprendre aux habitant-e-s à documenter les violation des droits humains dont ils et elles sont victimes, manifestations pacifiques pour protester contre l’établissement de nouvelles colonies illégales, cours d’hébreu visant à permettre aux mères de famille de comprendre les soldats israéliens qui font irruption dans leur maison, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, ou encore journées de travail collectif pour rénover les maisons qui nécessitent des travaux (les vitriers et autres maçons de la zone palestinienne de la ville ne se rendent en effet plus dans H2 par crainte pour leur sécurité!). « Nous voulons lutter contre le sentiment d’isolement des familles de cette partie de la ville, leur faire sentir qu’elles ne sont pas seules », explique Badia, et d’ajouter qu’ « avant, certain-e-s n’osaient même pas se déplacer librement dans le quartier, par peur de se confronter aux colons!». Se présentant comme un « groupe activiste visant à mettre un terme à la colonisation israélienne de la Palestine à travers la lutte populaire non violente et la désobéissance civile », YAS ne se contente toutefois pas d’agir au niveau local. L’association est notamment à l’origine de différentes campagnes politiques et médiatiques internationales visant à faire connaître la réalité de la vie des palestinien-ne-s à Hébron, parmi lesquelles la fameuse campagne « Open Shuhada Street », qui s’oppose à la fermeture de plusieurs rues du centre-ville à la circulation des palestinien-ne-s.

P1030214L’existence même de la maison de YAS devant laquelle nous nous trouvons est le fruit d’une longue lutte, nous explique Badia : Après le départ de ses propriétaires, – une famille palestinienne contrainte de partir vivre à Jérusalem au risque d’y perdre leur permis de résidence – la maison est occupée en 2000 par l’armée israélienne et transformée en base militaire/centre de détention. Afin d’éviter qu’elle ne passe aux mains des colons, ce qui arrive fréquemment après qu’un endroit ait été occupé par l’armée, quelques jeunes palestiniens du quartier retrouvent le propriétaire à Jérusalem et signent avec lui un contrat de location. C’est grâce à ce papier que plusieurs années plus tard, après de nombreuses manifestations et le verdict d’une cour israélienne, l’armée est contrainte d’évacuer. Jusqu’à aujourd’hui, l’association doit cependant faire face à des attaques régulières de la part des colons voisins: déracinement des arbres plantés, tentatives d’incendier la maison, graffitis d’insultes, vols de drapeaux, etc.

« Les colons et soldats d’ici sont juste malades dans leur tête », nous commente l’un des membres de YAS. Et de nous raconter que des soldats israéliens font régulièrement irruption dans sa maison au milieu de la nuit, et que lui-même étant enfant a été blessé gravement à la jambe par un soldat, puis interrogé pendant plusieurs heures sans recevoir de soins. « …Et encore, mon histoire n’est rien comparée à d’autres que vous entendrez ici » commente-t-il d’un ton désabusé. Même si l’organisation YAS dont il est membre est fermement non-violente, et utilise la désobéissance civile comme stratégie politique, il dit comprendre que l’occupation israélienne pousse certain-e-s a opter pour la violence. Comment ne pas devenir violent, lorsque depuis l’enfance on est soumis à de perpétuels contrôles, harcèlements, interdictions, maltraitances, non seulement de la part des colons, mais aussi de l’armée qui les protège ? Une question qui de fait nous est venue plusieurs fois à l’esprit, alors que nous ne sommes à Hébron que depuis deux semaines. C’est parfois même plutôt la capacité à rester non-violent que l’on admire lorsque l’on entend certaines histoires, comme celle de Hashem, qui nous expliquait il y a quelques jours à peine comment il a du placer des grilles sur toutes ses fenêtres pour les protéger des projectiles lancés par les colons, et mener un procès de plusieurs années auprès d’une cour israélienne pour obtenir le simple droit d’accéder – grâce à un permis spécial – à sa maison par l’entrée principale. La faute commise par Hashem ? Tout simplement d’habiter trop près de la colonie, soit dans une zone interdite aux palestinien-ne-s « pour des raisons de sécurité ».

Lorsque je demande à Badia ce qui l’a convaincu, dans ce contexte, de choisir la non-violence, celui-ci me répond: « Si je tue un colon, une nouvelle colonie apparaîtra, comme cela vient du reste d’arriver près de Naplouse ! ». Une résistance qui demande toutefois beaucoup de travail et de patience: « ici, Israël contrôle tout, fait ce que bon lui semble. Lorsque nous manifestons pacifiquement, nous tenons délibérément les bras le long du corps, car il suffit de lever les mains en l’air pour être accusé d’avoir tenté de pousser ou agresser les soldats ! » commente-t-il.

« Des colons fous ?, malades dans leur esprit ? ». Badia n’y crois pas :« ils ne sont pas fous, ce sont des criminels qui savent ce qu’ils font, ils ont une stratégie ! ». Ce que dénonce YAS, ce ne sont du reste pas seulement les colons, mais également tout le système politique et militaire qui les soutien en dépit du droit international, en approuvant l’existence des colonies, leur apportant un appui politique, économique, militaire et logistique, et en rendant la vie impossible aux palestinien-ne-s afin de les pousser progressivement à quitter leur territoire.

Si cette problématique est particulièrement exacerbée à Hébron de par son importance pour le Judaïsme, la présence de colonies au sein même de la cité et l’extrémisme de ses colons, elle ne lui est toutefois pas spécifique. Depuis 1967, environ 150 colonies ont ainsi été établies dans l’ensemble de la Cisjordanie par l’État d’Israël en violation du droit international, plaçant progressivement près de 43% du territoire sous l’autorité de leurs conseils locaux et régionaux. Des chiffres provenant de la très officielle UNOCHA, qui dénonce la fragmentation croissante du territoire provoquée par la colonisation israélienne, compromettant chaque jour un peu plus la création d’un Etat palestinien viable. A l’heure où Israël vient d’approuver la construction de 300 nouveaux logements dans la Colonie de Beit El, près de Ramallah, cette réalité n’apparaît que plus concrète.

Hebron: A Holy Hell

Rue déserte du centre-ville d'Hébron

Rue déserte du centre-ville d’Hébron

Haut lieu saint pour le Judaïsme, l’Islam et le Christianisme de par la présence du Tombeau des patriarches/Mosquée d’Ibrahim où reposerait notamment Abraham, père des trois religions monothéistes, Hébron était également connue autrefois pour le savoir-faire de ses artisans, son raisin, son verre soufflé, son cuir, ses poteries peintes à la main et les rues et ruelles bourdonnantes d’activité de sa vielle ville, qui en faisaient le principal pôle commercial du sud de la Cisjordanie. Aujourd’hui, ce sont plutôt les termes de « ville fantôme », voire même d’ « enfer » que les locaux utiliseront pour décrire la cité. Une réalité que le visiteur ne met pas long à découvrir. 

6 heures de l’après-midi. Il y a quelques minutes à peine, les derniers rayons du soleil balayaient encore d’une lumière dorée la longue route asphaltée et les maisons blanches environnantes. De l’autre côté de la route, quatre hommes profitent devant leur maison de l’atmosphère encore douce de cette fin d’après-midi d’avril, alors qu’un berger qui vient de ramener son troupeau de chèvres et moutons dans l’étable devant laquelle nous nous tenons échange quelques mots avec nous et nous offre amicalement un café. Un peu plus loin, deux dromadaires qui broutent les quelques brins d’herbes qu’ils peuvent trouver se joignent aux spectateurs d’un étrange cortège : une cinquantaine d’adolescentes « endimanchées » qui progressent le long de la route, escortées par deux hommes à peine plus âgés qu’elles, vêtus de civil et portant chacun en bandoulière un imposant fusil d’assaut M-16, le tout sous le regard d’ une quinzaine de soldats de Tsahal en tenue de combat postés tout au long de la route. Un peu plus loin se découpe la silhouette d’un véhicule blindé de l’armée, et soudain apparaît une jeep du même vert camouflage qui se met à patrouiller frénétiquement, elle aussi destinée à assurer la sécurité des jeunes filles contre un ennemi invisible.

Une scène qui semble surréaliste. Et pourtant, tous les acteurs de ce tableau insolite agissent de la façon la plus naturelle qui soit. Pour eux, c’est devenu la routine : Demain c’est samedi, le jour du sabbat, et les colons de Kiryat Arba, l’une des plus importantes colonies israéliennes de Cisjordanie, se rendent à la synagogue du Tombeau des patriarches pour prier.

A Hébron, ce genre de scène déconcertante est si courant qu’on a parfois le sentiment de se trouver sur une autre planète – ou en enfer, c’est selon. Ici, au cœur de la Cisjordanie, une majorité de population palestinienne cohabite avec une minorité de colons, religieux et idéologiques pour la plupart, établis dans la zone après la guerre des 6 jours de 1967 en violation du droit international (art.49 de la IVe Convention de Genève), mais reconnus par l’Etat d’Israël. Installés parfois au cœur même de la ville et protégés par une quantité impressionnante de soldats de Tsahal, ils revendiquent ce territoire en raison de la présence du Tombeau des patriarches, considéré comme le second lieu saint du Judaïsme.

Suite au Protocole d’Hébron de 1997 et dans le cadre des accords d’Oslo de 1993 et 1995, qui prévoyaient un retrait des troupes israéliennes de Cisjordanie et son passage progressif sous le contrôle d’une Autorité palestinienne autonome, Tsahal ne se retire que partiellement d’Hébron et la ville est séparée en deux : Environ 20% du territoire, incluant les 4 colonies situées au cœur de la cité, la vielle ville, ainsi que le Tombeau des patriarches/Mosquée d’Ibrahim, demeure sous occupation de l’armée israélienne, alors que le reste passe sous contrôle de l’Autorité palestinienne. Si la partie palestinienne où vit la grande majorité de la population (près de 170’000 personnes) est aujourd’hui accessible et vivante, il faut passer par les fameux checkpoints pour se rendre dans la partie sous contrôle israélien, où vivent près de 30’000 palestiniens aux côtés de 500 colons religieux parmi les plus extrémistes. On se retrouve alors dans une sorte de cité fantôme sur-sécurisée et militarisée, où semble régner un état d’exception permanent, …du moins pour une partie de la population : Si loi militaire s’applique ici aux palestiniens, c’est en effet la loi civile ordinaire qui s’applique aux citoyens israéliens.

Le Tombeau des Patriarche/Mosquée d’Ibrahim lui-même, visité par les touristes du monde entier, ressemble plus à un camp militaire qu’à un lieu saint : Deux allées séparées permettent l’accès d’un côté à la Mosquée, de l’autre à la Synagogue. C’est toutefois par un checkpoint que les fidèles doivent passer pour se rendre aussi bien à la Mosquée qu’à la Synagogue, et chacun des accès au monument historique est gardée par plusieurs soldats. L’ensemble du périmètre, tout comme les environs immédiats des 4 colonies israéliennes de la ville, fortement militarisés et parsemés de miradors et autres bases militaires semi camouflées, est du reste marqué par quantité de règles et restrictions à la liberté de circulation des palestiniens. Il leur est ainsi interdit de circuler sur plusieurs des rues environnantes, parmi lesquelles la fameuse « Al-shuhada Street », autrefois la principale artère marchande de la ville, qui ressemble maintenant à un désert.

L’occupation israélienne a en effet contraint de nombreux palestiniens à quitter la zone, transformant le centre-ville et l’ancien souk autrefois si animés en un simple entrelacs de rues et ruelles désespérément vides, et la survie de celles et ceux qui restent est extrêmement difficile. Selon différents études menées à la fin des années 2000 (voir TIPH et B’Tselem), 1829 commerces situés dans cette partie de la ville auraient ainsi fermé depuis le déclenchement de la seconde intifada en 2000, principalement en raison d’ordres militaires, couvre-feu ou autres régimes d’ouverture limités imposés entravant l’activité économique, 42% des logements auraient été abandonnés par leurs occupants, et 77% des palestiniens demeurant dans la zone vivraient sous le seuil de pauvreté. Aujourd’hui, longtemps après la fin de la seconde intifada, les incitations à quitter la zone persistent et ne sont pas qu’économiques : harcèlement et violences de la part de colons, contrôles perpétuels de l’armée israélienne, arrestations fréquentes de mineurs, restrictions à la liberté de circulation, impossibilité d’obtenir les services basiques (les artisans et commerçants de la zone palestinienne craignent en effet souvent de se rendre dans la zone israélienne), ou encore isolement social : « un palestinien vivant dans la zone israélienne ne pourra que difficilement se marier avec une femme de la zone palestinienne en raison de sa « mauvaise situation » », nous commentait ainsi récemment l’un de nos contacts sur place.

« Hebron is hell », …je commence à comprendre cette expression que j’ai entendu utiliser pour décrire la ville. Difficile de ne pas voir ici une stratégie de déplacement progressif de la population palestinienne hors de la zone israélienne, voire même d’expulsion forcée, terme utilisé par les ONG israéliennes ACRI et B’TSELEM dans une étude de 2007. C’est la réalité quotidienne de cet « enfer », replacé dans le contexte de la colonisation de l’ensemble de la Cisjordanie par Israël, que je tenterai de comprendre et de transmettre dans les prochains mois, en écoutant les histoires des habitants et habitantes de cette ville et de toutes celles et ceux qui résistent et dénoncent cette situation.